Siaka Coulibaly, analyste politique : « La situation de la sous-région prête au pessimisme »

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Siaka Coulibaly, analyste politique : « La situation de la sous-région prête au pessimisme »

L’actualité politique dans la sous-région Ouest-africaine est maquée ces derniers jours par l’annonce de la candidature du président Alassane Ouattara à l’élection du 31 octobre 2020. Une situation qui inquiète plus d’un observateur, non seulement en référence à la crise que ce pays (la Côte d’Ivoire) a connue en 2010, le poids de ce pays dans l’espace communautaire, mais également du fait que nombre de pays de la zone vont en élections dans la même période dans des contextes difficiles. L’analyste politique, Siaka Coulibay (Centre de suivi et d’analyse citoyens des politiques publiques) se prononce sur l’ensemble de ces préoccupations à travers cet entretien qu’il nous a accordé dans la soirée de vendredi, 7 août 2020.

Lefaso.net : Alassane Ouattara, candidat à nouveau. Est-ce une surprise pour vous et un mandat de trop, par rapport au contexte politique ?

Siaka Coulibaly : Je l’avais dit, il y a environ un mois, sur le plateau de la télévision BF1, lorsqu’on m’a posé la question de savoir si je pense qu’il va se présenter. J’ai dit oui, il va se présenter. Simplement en essayant d’entrer dans leur logique ; pas parce que je pense que c’est juste ou élégant.

Sur l’angle politique, à mon avis, il n’y aucun problème. Comme il s’agit d’élections, si d’aventure, les Ivoiriens estiment qu’ils ne veulent plus d’Alassane Ouattara, qu’ils ne le votent pas. Donc, qu’on reste cohérent avec le contexte politique et démocratique. Si c’était une manière de rester au pouvoir sans passer par des élections, j’aurais trouvé quelque chose à dire.

Mais ici, ce sont des élections et nous sommes dans le postulat que les Ivoiriens sont matures (ils disposent de leurs droits et les exercent comme ils l’entendent). Donc, je ne vois pas pourquoi on va poser le problème avant les Ivoiriens, puisqu’on va les consulter à travers les élections.


Lefaso.net : Mais la réalité est qu’il y a un contexte, qui est que des partisans de Laurent Gbagbo et Guillaume Soro manifestent pour « exclusion » de leur leader des listes électorales !

Siaka Coulibaly : J’en conviens , la situation n’est pas aussi stable qu’elle devrait l’être, pour la simple raison que beaucoup d’acteurs politiques ne peuvent pas participer à la course (à la présidence en octobre 2020). Mais je pense que tout cela, ce sont des arguments qui devraient être pris en considération par les Ivoiriens au moment des votes. Je ne sais pas pourquoi en Europe, on règle les problèmes par les élections et en Afrique, on ne veut pas les régler par les élections.

Si on prend le cas de la France, depuis Chirac (Jacques Chirac), tous les présidents qui sont venus, ce sont des présidents qu’on a votés pour sanctionner ceux sortants. Pourquoi chez nous, on ne le ferait pas ? Alassane Ouattara peut exclure Guillaume Soro, Laurent Gbagbo, il se présente, mais les Ivoiriens votent quelqu’un d’autre ; puisqu’il ne sera pas le seul candidat. Cela amène à des considérations que l’Afrique n’est peut-être pas à un niveau de maturité pour appliquer la démocratie.

C’est la seule explication que je vois ; du moment où il y a des élections, on règle le problème par-là ! Autrement dit, si on ne règle pas le problème par-là (et c’est ce qui se passe avec l’exclusion d’acteurs), c’est une voie contraire à la démocratie et ça peut aller plus loin qu’on ne le pense. Si demain, il y a un enlisement socio-politique, c’est lui qui l’aura créé. Ça, c’est une considération d’ordre général pour la Côte d’Ivoire.

Revenons à l’aspect juridique et légal du problème. Il y en a qui estime qu’il a déjà fait deux mandats, ils oublient que la constitution ivoirienne a été modifiée par référendum ; ce qui n’est pas rien. A partir du moment où on a modifié par référendum, ça veut dire qu’on a mis le compteur à zéro. Ce n’est pas parce que ce n’est pas politiquement correct, que c’est juridiquement faux. C’est cela que les Africains ne veulent pas accepter.

Si vous ne voulez pas que Alassane Ouattara se présente, il ne fallait pas laisser faire le référendum. C’est le cas que nous avons eu ici en 2014 ; si on avait laissé modifier la constitution burkinabè, on ne pouvait plus se plaindre après. En Côte d’Ivoire, les gens ont laissé faire le référendum, qui a modifié la constitution, qui dit que le président de la République est rééligible une fois (ça veut dire deux mandats). Alors, à partir du moment où c’est une nouvelle constitution qui dispose pour le futur et non pour le passé.

Les gens sont donc pris dans leur propre piège. D’autant que si on pense que cette constitution modifiée qui permet que l’ex président Bédié puisse de nouveau se porter candidat (parce qu’avec celle antérieure, il ne pouvait pas se présenter). Pourquoi estime-t-on que Bédié peut se présenter (au regard de cette nouvelle constitution) et que Ouattara ne le pourrait pas. Il faut rester rigoureux et logique dans l’analyse. Je ne veux pas que pour des raisons politiques, les gens viennent avec des arguments juridiques pour essayer de régler des problèmes politiques.

Des problèmes politiques, ils existent et je suis d’accord, mais il faut les régler sur le terrain politique. Il fallait refuser le référendum, s’opposer à la décision de justice, si possible. Il y a des questions qui doivent forcément être réglées politiquement. Tant que l’Africain ne va pas arriver à cette façon de raisonner, on ne va jamais s’en sortir ; on aura toujours des cas Alassane Ouattara, Alpha Condé… et rien ne nous dit qu’au Burkina Faso, ça ne va pas arriver de nouveau.


Lefaso.net : … c’est-à-dire rompre avec les manœuvres basées sur des intérêts circonstanciels ?

Siaka Coulibaly : Des considérations basées sur des intérêts circonstanciels. On ne veut pas voir une réflexion globale des choses. On prend une loi, elle n’est pas bonne, mais il y en a qui estime que ce n’est pas grave, on peut y aller. Le jour où leurs intérêts sont mis en péril à cause de la même loi, ils croient que cette loi n’est pas bien, etc.

L’année passée, on a révisé le Code pénal au Burkina, en sapant un peu le travail des journalistes, mais il n’y a pas eu de grandes réactions. Demain, quand ça va coincer, on dira que le Code pénal, c’est ceci ou cela, etc. Je ne me retrouve pas dans ces confusions. C’est la même chose que je veux appliquer au cas ivoirien ; juridiquement, ce n’est pas très élégant d’avoir modifié la Constitution pour pouvoir se présenter (démocrate, je n’aime pas de telles démarches).

Mais, qu’est-ce qu’il faut dire, si l’ensemble des Ivoiriens ne dit rien. Je suis mal placé pour dire que Alassane (Ouattara) ne peut pas faire ce qu’on appelle un troisième mandat. On a eu le même débat ici avec le président Blaise Compaoré en 2005 ; où on avait dit si vous laissez modifier la Constitution, il aura droit encore à des mandats. Il l’a fait.

Ce qui lui a permis de se présenter en 2005 et en 2010. Des gens ont voulu contester après, mais la loi était de son côté. En 2014, c’était le même problème ; si on l’avait laissé modifier, on allait dire qu’il a le droit de se présenter. Si vous ne voulez pas qu’il se représente, on empêche la modification. C’est la même chose pour Alassane Ouattara. Donc, il faut savoir poser les problèmes à temps, pour être dans la légalité et avoir la force avec soi.

Lefaso.net : Des observateurs craignent que la Côte d’Ivoire bascule dans une crise similaire à celle de 2010 et ce, dans un contexte sous régional où le Burkina voisin tient des élections dans un contexte difficile, le Mali déjà en difficulté, la Guinée qui ne respire pas le calme avec une éventuelle nouvelle candidature du président sortant déjà contestée. Tout cela mis ensemble, ne faut-il pas craindre pour la sous-région ?

Siaka Coulibaly : Je suis en train de produire un article sur le Mali…, mais en réalité, ça vaut pour l’ensemble de la sous-région. Il y a une réflexion qui peut être globalisée pour l’ensemble de ces pays. C’est évident. Que ce soit l’angle sécuritaire, économique ou social, il y a beaucoup de paramètres qui fragilisent nos Etats. En réalité, nous survivons à une crise à tout moment.

Dans tous ces pays, les conditions sont réunies ; quel que soit l’angle par lequel vous prenez le problème (sécuritaire, politique ou socio-économique). Tous les ingrédients sont en réalité réunis, ce sont les déclencheurs qui font la différence. Le Mali a eu son déclencheur, la Côte d’Ivoire est en train d’avoir le sien. Ce n’est pas parce que j’ai justifié que Alassane Ouattara puisse se présenter, que je dis qu’il n’y aura pas crise. Il y a que les populations africaines, en générale, n‘ont pas cette maturité politique pour régler les problèmes comme il se doit.

Effectivement, la sous-région est en ébullition ; les uns avant les autres, mais je pense que nous allons tous y arriver. Au rythme où vont les choses, la réalité va nous rattraper. Que ce soit avant ou après les élections, si le niveau d’insécurité sociale et financière ne change pas, les gens vont réagir. Donc, on le voit, mais on estime qu’on peut y aller.


Lefaso.net : On a des institutions sous régionales, communautaires et continentales, quelles peuvent être leur contribution à ce stade pour prévenir les crises ?

Siaka Coulibaly : Nous avons mis des institutions sous régionales en place, avec pour objectif de compenser les lacunes que les pays ont individuellement. Donc, si la Côte d’Ivoire, le Mali, la Guinée ou le Burkina Faso ont des problèmes, que ce soit sur le plan sécuritaire ou économique, normalement, l’UEMOA ou la CEDEAO sont prévues pour prévenir ces problèmes-là.

Mais, comme la CEDEAO est une institution interétatique, ce sont les mêmes Etats qui ont reporté leurs insuffisances au niveau régional. Du coup, elle est ‘’incapable’’ de résoudre les crises. Au Mali, il a fallu que ça atteigne un niveau de violence extrême, avec des morts d’hommes, pour qu’on intervienne. Si on revient au cas du Burkina Faso, en 2014, la CEDEAO n’a pas dit un mot, pourtant on avait un Burkinabè à la tête de la Commission.

Il (Kadré Désiré Ouédraogo, NDLR) n’a pas, certainement, voulu aller contre le président qui l’a proposé à ce poste. Or, l’institution est prévue pour ça. Donc, ce problème de report des lacunes des pays au niveau de la sous-région fait que nous n’avons en réalité pas de leviers pour régler les crises. Quand les Chefs d’Etat se retrouvent, comme c’est le cas au Mali, ils traitent les problèmes comme ils le feraient dans leur pays.

Donc, ils ont dit clairement qu’on ne peut pas enlever IBK parce que c’est un président élu. Ce qui est vraie, mais, et la crise ? S’ils disent que IBK doit quitter le pouvoir, ils vont retourner dans leur pays et dire quoi ? Le fait qu’on ait cette réalité-là, fait que c’est difficile. La solution aurait été qu’on ait des Chefs d’Etat élus démocratiquement et qui refusent d’user des manigances pour rester au pouvoir ; eux auraient été à l’aise pour dire la vérité sur les situations de crises qui arrivent.

Mais comme ils ont tous le même problème, qui va aller dire la vérité à l’autre ? Alassane Ouattara ne peut pas aller dire à IBK ou Alpha Condé de ne pas s’accrocher au pouvoir. Au Niger, le président semble avoir accepté, il n’a pas de problème de mandat. Au Burkina Faso, le président n’a pas de problème de mandat pour l’instant. Mais il y a combien de pays dans ce cas en Afrique de l’Ouest, pas beaucoup.

C’est pourquoi, quand on regarde dans l’ensemble, c’est la catastrophe, parce qu’il n’y a pas un levier qui permet de bloquer les dérives des uns et des autres. On sait qu’on est en train d’aller dans le gouffre, mais on n’a pas un frein. C’est comme un véhicule, on est monté sur une montagne, on est en train de descendre l’autre versant, mais on n’a pas de freins. Voyez-vous ce que ça fait ? C’est dans cette situation que nous sommes.

Si on prend le cas du Burkina Faso, tout le monde sait qu’il y a des choses qu’on devrait faire pour que les choses se corrigent. Mais quel levier peut nous permettre de régler cela, il n’y en a pas. Les forces morales qui auraient pu servir peinent à agir. Donc, on ira dans le décor, comme on l’a été à plusieurs reprises dans l’histoire de notre pays.

Quand vous regardez l’histoire du pays de 1960 à aujourd’hui, toutes les crises qui sont survenues ont conduit à des catastrophes ; il n’y a pas une crise qui est survenue et qui a été résolue par les Burkinabè. 1966, ça s’est terminé par un soulèvement, 1983 par un coup d’Etat, 2014 un autre soulèvement. Pas une crise qu’on a réussi à étouffer avant que ça n’atteigne le stade de la violence.

Pareillement au Mali ; regardez la violence ces derniers temps suite aux élections. Même réalité pour la Côte d’Ivoire. Pour le cas de la Côte d’Ivoire, c’est vrai, le décès d’Amadou Gon Coulibaly est venu créer énormément de perturbations. S’il n’était pas décédé, ça allait créer un soulagement ; Alassane Ouattara passait la main et il aurait été en confiance.

En réalité, c’est ce qui va arriver après, qui fait que les présidents ne veulent pas partir du pouvoir. Coulibaly était un homme de confiance, il allait prendre le pouvoir et la menace aurait été résolue. Maintenant qu’il est décédé, et que Bédié se présente, il (Alassane Ouattara) n’a pas autre solution ; il faut réfléchir à la place des gens pour comprendre leur logique. Donc, la situation de la sous-région prête au pessimisme.

Entretien réalisé par Oumar L. Ouédraogo

Lefaso.net

Source : lefaso.net

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