Bassiaka Dao: « Il ne faut pas concevoir des stratégies dans les bureaux et les imposer »

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Les paysans font face à d’innombrables défis allant de l’accès au crédit de financement de leurs activités à l’écoulement du surplus de production.  Bassiaka Dao, premier responsable de la Confédération paysanne du Faso (CPF)  et ses collaborateurs, ont des pistes à suggérer aux politiques pour faire de l’agriculture un secteur pourvoyeur d’emplois au même titre que les autres secteurs. Ils ne demandent qu’à être écoutés par les nouvelles autorités,  qui ont promis une révolution agricole lors de la campagne électorale de novembre 2015. Ils espèrent qu’ils se remémoreront leurs promesses et feront de l’agriculture – un secteur qui occupe près de 86% de la population –  le pilier de l’économie burkinabè. Le Président de la CPF a accordé une interview à Burkina24 ce 1er mars 2016 au cours de laquelle, il est revenu de long en large sur les difficultés que les agriculteurs rencontrent et ce qu’ils attendent de l’exécutif.


VIDEO – Bassiaka Dao parle

Burkina24


Burkina24 (B24): Il y a quelques mois, vous vous plaigniez du manque de circuits de distribution de vos productions au profit des produits importés. Qu’en est-il réellement ?

Bassiaka Dao (BD): En ce qui concerne la distribution de céréales sèches notamment mil, mais et sorgho, on a des difficultés d’écoulement. En ce sens qu’il y a une concurrence entre les produits importés et les produits qui sont produits localement dans le pays.

Quand vous prenez la filière rizicole du Burkina où la quasi-totalité de notre production tourne à peu près à 47% de nos besoins, ces 47% ne devaient pas avoir des difficultés d’écoulement. Ces 47% ont toujours des difficultés.

Quand vous prenez les autres céréales, il n’y a pas un marché prédominant sur lequel on pense effectivement à la récolte pouvoir écouler ces produits. Le producteur produit, mais il ne sait pas où vendre. On dit la production doit être tirée par le marché. Ce marché-là n’existe pas. Mais pour autant quand nous partons à fond, ces marchés existent.

Si la Confédération paysanne du Faso a prôné  depuis très longtemps « Consommons ce que nous produisons », cela veut dire qu’aujourd’hui dans nos cantines scolaires, nous devrions avoir des produits qui sont produits par nos braves producteurs

Dans les maisons d’arrêt et de correction, dans les hôpitaux, dans les corps armés, nos produits devaient être consommés à ce niveau. Mais malheureusement, force est de constater, on passe le temps à importer.  Où veut-on que le producteur aille maintenant écouler ?

Si on incite les jeunes à venir à l’agriculture et à faire de l’agriculture le pilier de l’économie, l’Etat doit être capable d’ouvrir un certain nombre de marchés.

Aujourd’hui, demander à la Confédération paysanne et ses membres de produire pour les scolaires, pour les troupes, les maisons d’arrêts les hôpitaux et approvisionner le stock national de secours alimentaire, les producteurs auront les premiers marchés à leur portée.

L’Etat devrait aussi travailler à ce qu’en aval de la production, les gros commerçants de céréales puissent contractualiser avec les producteurs. Quand on est producteur, on n’est pas distributeur, on n’est pas transformateur.

Nous, notre rôle, c’est de produire. Mais quand aujourd’hui on t’oblige à aller à la chaine des valeurs, comment le producteur peut-il être producteur, industriel et distributeur en même temps ? Si nous avons des contrats fermes de productions, déjà le marché est là et cela permet maintenant d’augmenter la productivité.

« L’Etat doit jouer un rôle très important à l’ouverture des marchés »

Quand nous avons fait un voyage d’échanges au Brésil, nous avons vu que tout ce qui est produit dans les exploitations familiales est racheté directement par l’Etat pour être mis à la disposition des consommateurs, notamment les cantines scolaires, les troupes, les hôpitaux avant de penser à l’exportation.

Voilà pourquoi, la Confédération paysanne du Faso dit qu’il faut attirer l’attention des décideurs politiques pour qu’ils puissent ouvrir un tant soit peu ces marchés-là aux braves producteurs que nous sommes.

(B24): Le 20 juillet 2015, vous remettiez en cause l’existence même des Chambres régionales d’agriculture (CRA). C’est quoi le problème au juste ?

(BD): Les Chambres régionales d’agriculture sont des établissements publics de l’Etat pour suppléer au vide laissé à la base. Au départ, on a eu l’enthousiasme pour la création de ces chambres. Ces chambres devraient être des appuis à portée des producteurs qui devaient apporter un certain nombre de conseils, d’appuis, de suivis et autres. Mais aujourd’hui, il n’y a même plus de budget de fonctionnement.

Et on prône pour les CRA de se transformer en des organisations paysannes, or en réalité, elles ne sont pas des organisations paysannes. Les chambres d’agriculture devaient apporter des services de proximités et des services payants à l’image de la chambre de commerce. Malheureusement, on leur dit de faire la représentativité. Cette représentativité, elle apporte quoi au producteur ?

Les services payants, l’organisation de la production, la distribution des intrants devraient être des choses que les Chambres agriculture devaient être à mesure de maitriser. Mais force est de constater qu’on a créé des choses, elles sont là en tant que coquilles vides.

Quand vous allez en Europe, les chambres d’agriculture jouent un rôle sans pour autant faire une concurrence avec les organisations des producteurs, puisque votre rôle, c’est d’accompagner les acteurs de terrain à mieux produire, mieux écouler et à avoir les informations qu’ils veulent sur les innovations.

 (B24): « Il faut que les gens s’accordent de dire que l’agriculture est une profession ». La phrase est de vous. Quel est le constat que vous avez fait et qu’entendez-vous par agriculture en tant que profession ?

(BD): Le secteur agricole est aujourd’hui un secteur informel. Aujourd’hui, on constate que les gens à prédominance pensent que ce sont ceux-là qui ont échoué qui vont à l’agriculture.

Dans les autres pays, l’agriculture est un corps de métier reconnu. N’importe qui n’est pas agriculteur. Il y a une carte d’agriculteur. C’est une profession. Et c’est pour cela que la confédération paysanne depuis très longtemps a prôné pour l’élaboration d’une loi d’orientation agro-silvo-pastorale et halieutique qui va donner un statut à l’agriculteur.

Dans les pays européens, c’est une profession qui est bien reconnue par l’Etat, qui génère des droits et des devoirs. C’est pour cela que nous disons qu’il faut professionnaliser l’agriculture.

« Comment voulez-vous inciter aujourd’hui un jeune qui a un Bac+5 de revenir à la terre

en sachant que c’est un secteur informel où il n’a pas d’avenir ? »

Les ingénieurs agronomes que nous formons, ce sont eux qui devaient être les plus grands producteurs. Mais quand vous êtes un ingénieur agronome vous pensez que c’est dans un bureau que vous devez vous asseoir devant des papiers et élaborer des stratégies.

Nous demandons de professionnaliser le secteur agricole pour que ce secteur ne soit plus un secteur informel. C’est à ce moment que les gens vont venir en sachant que si je commence à produire à l’âge de 18 ou 35 ans, à 60 ou 65 ans je vais aller à la retraite et je vais vivre dignement de mon travail.

(B24): Vous est-il arrivé de vous demander si ce n’est pas la passivité des paysans qui fait que rien n’est pris pour améliorer leurs conditions ?

(BD): Non, ce n’est pas sur toutes les questions qu’il faut être agressif. Quand vous entendez les producteurs  européens de lait, de blé, de soja se plaindre, ils sont soumis à la fiscalité. Ils payent l’impôt à l’Etat comme les autres.

Les gens se servent des agriculteurs pour chercher uniquement que des financements et pour mettre des programmes de développement. La confédération fait des plaidoyers depuis la nuit des temps. Devons-nous nous lever pour aller barricader ?

Pour faire des barricades, il faut avoir un statut. Mais si vous n’avez pas ce statut, vous vous limitez seulement au plaidoyer. Nous avons fait le plaidoyer en 2009 et nous avons obtenu des décideurs politiques une loi d’orientation agro-silvo-pastorale.

Cette loi, c’est en 2015 que le CNT l’a adoptée. C’est dans combien de temps encore qu’on va attendre les décrets d’application pour la mise en œuvre de cette politique et cette loi d’orientation agricole ?

« Ce que je mets dans ma bouche-là,

90% sont produits par les braves producteurs »

Mais tout le monde se contente de minimiser. Ce n’est pas seulement que les paysans qui doivent se défendre, mais ceux-là même que nous élisons en tant que responsables, ceux à qui on a donné un mandat doivent se dire, est-ce qu’on va toujours laisser ces gens-là trainer derrière et ne pas leur apporter un appui ?

Ce n’est pas seulement aller agresser qui va le faire. Un Etat de droit doit être capable de réfléchir sur chaque secteur. Quand on dit, le pilier de l’économie du Burkina se repose sur le secteur de l’agriculture et l’élevage, concrètement, qu’est-ce qu’on fait pour l’agriculture et l’élevage ?

Pour revendiquer à fond, il faut être légalement reconnu, il faut être un secteur formel. Aujourd’hui, on voit les syndicats qui se plaignent. Ils vont taper sur la table du gouvernement, parce qu’ils sont reconnus.

Chaque fois, nous tenons à mettre à la disposition des décideurs politiques nos vraies préoccupations. Et ces vraies préoccupations doivent être soutenues par toute la population, parce que l’agriculteur est la sentinelle de l’avant-garde de l’humanité. S’il n’y a pas d’agriculteur, il n’y a pas d’humanité.

(B24): Est-ce qu’il y a des résolutions que vous comptez prendre ?

(BD): Les résolutions que nous comptons prendre, ce sont des résolutions qui engagent toute la nation. Ne pas penser à la place des acteurs, ne pas concevoir des stratégies qui ne reposent absolument sur rien.

Aujourd’hui pour que nous puissions produire en quantité, il faut aller à la maîtrise des eaux de surface. Il faut permettre aux agriculteurs d’accéder aux crédits pour moderniser leurs équipements de production.

Il faut leur ouvrir des marchés. Rien ne sert de dire la stratégie de développement rural à l’horizon 2025 en sachant très bien que ces paysans-là ne peuvent pas accéder à un marché. Même si vous produisez aujourd’hui 500 tonnes de riz, vous êtes sûr de ne pas pouvoir écouler vos 500 tonnes, parce qu’on va laisser ces 500 tonnes au niveau du pays en disant non, le coût de production est plus élevé et on va aller importer.

Chaque fois les gens se cachent derrière quelque chose. Que nous sommes dans une région. Nous sommes dans la région, très-bien ! Les Européens avant d’être ce qu’ils sont, ils ont protégé leur agriculture. Il faut que les gens protègent l’agriculture. Il ne faut pas concevoir des stratégies dans les bureaux et les imposées.

(B24): Les nouvelles autorités ont promis  lors de la campagne de révolutionner l’agriculture. Qu’est-ce que vous attendez d’eux exactement ?

(BD): Nous avons suivi avec attention le discours programme du Premier ministre où il a accordé une part belle à l’agriculture. Je pense que c’est un point. Il a bien marqué un point et ce point-là, c’est  le résultat sur lequel nous allons l’attendre.

Ils ont planté le décor. En tant que représentant de la confédération paysanne et représentant des agriculteurs, nous allons suivre ce programme avec intérêt. Et chaque fois que nous aurons l’opportunité, nous allons les interpeller par rapport à cette révolution de l’agriculture. 86% de la population ne peut pas être des agriculteurs et chaque fois, nous souffrons de l’insécurité alimentaire.

Cela veut dire qu’il y a quelque part quelque chose qui ne marche pas. 86% agriculteurs, cela veut dire nous devons être autosuffisants et maintenant notre problème, c’est où écouler nos surplus de production.

« S’ils veulent révolutionner,

c’est là qu’il faut attaquer le problème »

Leurs déclarations ont donné du baume au cœur des agriculteurs. Nous sommes déjà contents par rapport aux mots déjà prononcés, mais nous les attendons pour la réalisation et la mise en œuvre. On va la révolutionner comment ?

Notre souhait est qu’on ne désigne pas 2 ou 3 personnes qui vont rester dans des bureaux et confectionner des stratégies, qu’on aille sur le terrain avec les acteurs.

Nous avons suivi avec attention la campagne et la déclaration du Premier ministre et nous le soutenons dans sa démarche. La souveraineté commence par la souveraineté alimentaire. S’ils mettent un accent sur l’agriculture, cela veut dire qu’on doit avoir cette souveraineté alimentaire.

Celui qui a faim n’a plus d’oreilles. Si tu n’as pas faim, si tu peux arriver à subvenir à tes besoins alimentaires, on va sauter des étapes et on va aller réellement au développement.

Interview réalisé par Oui KOETA

Burkina24

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