Agro-écologie : « Une alternative sérieuse pour relever le défis de la sécurité alimentaire au Burkina Faso » dixit Seydou Barro, spécialiste du domaine

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Agro-écologie : « Une alternative sérieuse pour relever le défis de la sécurité alimentaire au Burkina Faso » dixit Seydou Barro, spécialiste du domaine

Les effets des changements climatiques sont réels et devenus quotidiens dans notre pays. La pluviométrie n’est plus fiable, les poches de sécheresse sont devenues persistantes, de surprenantes inondations et de vents souvent très violents surviennent. Dans l’un de nos articles, nous préconisions d’adopter des systèmes de production agricoles résilients aux aléas climatiques. Ce sont des systèmes qui permettent de produire en quantité suffisante tout en préservant l’environnement et les sols et basés sur des techniques de restauration ou de régénération des terres dégradées. L’agroécologie fait partie de ces systèmes. Nous avons voulu savoir davantage sur ce concept agronomique à connotation socio-politique avec Seydou Barro, un spécialiste du domaine. Il nous dévoile à travers cet entretien les opportunités de cette discipline scientifique. Lisez plutôt !

Lefaso.net : Les changements climatiques impactent négativement sur la production agricole de notre pays car notre agriculture est majoritairement pluviale donc directement dépendante de la nature du climat ?

Seydou BARRO : Oui c’est tout à fait juste cette situation ainsi décrite de l’agriculture burkinabè. Le secteur agricole subit énormément les effets du dérèglement climatique. La survenue des pluies est devenue irrégulière, leur répartition spatio-temporelle aléatoire, tout cela associé à l’apparition de nouveaux phénomènes tels les vents violents, les inondations, et de nouveaux types de ravageurs. Le phénomène de l’érosion lui aussi est perceptible et entraine la dégradation de la majeure partie des terres agricoles.

L’irrigation qui est une alternative sérieuse à cette nouvelle réalité ne semble pas être à la hauteur et est encore à la traine dans notre pays. Une fois vulgarisée à grande échelle, l’irrigation pourrait réduire considérablement la dépendance de notre agriculture au climat et améliorer ainsi la qualité et le rendement de la plupart de nos cultures.

Lefaso.net : Il existe des techniques agricoles de restauration ou de régénération des sols et résilients aux aléas climatiques, quelles sont les plus vulgarisées au Burkina Faso ?

Seydou BARRO : Effectivement, nous avons des techniques de production et d’utilisation de la fumure organique et des biofertilisants liquides pour la fertilisation des cultures et l’amendement des sols. L’utilisation de la fumure organique permet la rétention de l’eau au niveau du sol pour la rendre disponible à la plante au moment opportun. Le paillage est aussi un élément fondamental puisqu’un sol nu est un sol mourant alors il faut le couvrir pour conserver sa vitalité.

Ensuite nous avons les techniques culturales comme l’assolement, la rotation et l’association de cultures et le travail minimum du sol qui réduisent l’impact des activités agricoles sur le sol et maintiennent la fertilité du sol. L’enrobage des semences pour leur conférer l’aptitude à germer même après plusieurs jours sous terre sans risque de perdre leur pouvoir germinatif est également une technique mais relativement peu développée au Burkina Faso.

Il est aussi mis en œuvre des techniques de récupération, de gestion et de conservation des eaux (BCER, Boulis, impluvium, etc.) et des terres dégradées (cordons pierreux le zaï manuel ou mécanisé, demi-lune, régénérescence naturelle assistée RNA).

L’intégration agriculture-production végétale et agriculture-élevage constituent aussi de bonnes alternatives de résilience aux changements climatiques.

L’ensemble de ces pratiques culturales constituent ce que l’on appelle l’agroécologie.

Lefaso.net : Justement, qu’est-ce qu’on attend par agro-écologie ? Est-elle récente ?

Seydou BARRO : L’agroécologie est un concept complexe. Cette complexité réside dans le fait que les spécialistes en agroécologie ont du mal à s’entendre ou à s’accorder sur une définition type et unique de l’agroécologie. Elle n’a donc pas de définition normée clairement définie.

La définition dominante est celle donnée par des scientifiques d’Amérique du Nord et du Sud pour qui l’agroécologie résulte de la fusion de deux disciplines scientifiques : l’agronomie et l’écologie.

Une deuxième définition affirme qu’il s’agit à la fois d’une science et d’un ensemble de pratiques agricoles. Ce qui est certain c’est que l’agroécologie recherche à imiter la nature et vise à créer les conditions les plus favorables pour la croissance des végétaux, notamment en gérant la matière organique et en augmentant l’activité biotique du sol. L’agroécologie utilise une forte intensité de connaissances et elle repose sur des techniques qui ne sont pas fournies du sommet à la base mais mises au point à partir des connaissances et de l’expérience des producteurs.

Une troisième définition stipule que l’agroécologie est un mouvement social et politique. Dans certains pays, des mouvements sociaux s’organisent pour défendre les valeurs prônées par l’agroécologie.

Elle n’est pas récente, le terme remonte à 1928 et a été développé par un agronome russe du nom de Bensin pour qui l’agroécologie est l’ensemble des techniques agronomiques douces exceptionnellement pour les cultures de rente. Mais il faut rappeler que déjà depuis très longtemps nos aïeux pratiquaient l’agroécologie.

Lefaso.net : Nous avons en plus de l’agroécologie, l’agrobiologie et l’agrochimie, quelle différence fondamentale existe-t-il entre ces termes ?

Seydou BARRO : Entre l’agroécologie et l’agrobiologie, il n’y a vraiment pas de différence fondamentale, la seule différence réside dans le fait que l’agrobiologie est basée sur la certification de la culture ou de l’agriculture menée. Quant à l’agrochimie, elle est un système de production nécessitant de gros moyens (machines, produits chimiques de synthèse) et qui permet d’avoir un rendement maximum. Or l’agroécologie ou l’agrobiologie n’utilise pas forcément de produits chimiques de synthèse.

Boulis pour le stockage d’eau

Lefaso.net : Quelle est la particularité de l’agroécologie, ses objectifs ? Quels sont ses avantages pour un pays comme le Burkina Faso ?

Seydou BARRO : La particularité de l’agroécologie réside dans le fait qu’elle préconise l’utilisation des matières locales pour la production agricole. Elle aide à résoudre les problèmes locaux grâce à des solutions adaptées au contexte.

Les objectifs recherchés sont multiples. L’agroécologie vise tout d’abord à créer les conditions favorables à la croissance des végétaux par l’utilisation de la matière organique. Les débris de récolte comme la paille, les tiges et même les mauvaises herbes sont utilisées pour faire du compost. Elle met l’action sur l’autonomie des exploitations, sur la réduction du recours aux intrants externes, la transformation alimentaire locale, et la pratique poussée des recyclages. On peut ainsi nourrir le bétail avec les résidus de récolte et ensuite récupérer les défections de ces animaux pour amender le sol.

Il existe des éléments locaux notamment les feuilles du neem, de papaye, de piment qui sont utilisés contre les ravageurs de culture. Un des objectifs des pratiques agroécologiques est aussi la fourniture des produits de bonne qualité et facilement conservables.

Lefaso.net : Quels sont les principes et les modes d’application de l’agro-écologie ?

Seydou BARRO :
Les principes de l’agroécologie sont nombreux. Il s’agit de :

 Réduire l’utilisation des intrants artificiels qui nuisent à l’environnement ;

 Minimiser les quantités de substances toxiques ou polluantes libérées dans la nature ;

 Gérer les éléments nutritifs plus efficacement ;

 Optimiser les ressources en eau : économie d’eau, paillage ;

 Promouvoir l’activité biologique des sols ;

 Maintenir une grande diversité d’espèces : le socle même de l’agroécologie ;

 Diminuer la dépendance aux différentes énergies fossiles ;

 Assurer l’autonomie des producteurs et la souveraineté alimentaire : conservation de semences locales ou paysannes, intégration agriculture/élevage.

Pour les modes d’application, il faut dire que l’agroécologie est un concept, un mode de vie. Nous devons intégrer les aspects agroécologiques dans tous les domaines d’activité, notamment dans les productions végétales, animales, dans la pisciculture et la transformation des produits végétaux ou agricoles.

Lefaso.net : Est-ce possible de produire des cultures de rente en respectant les normes agroécologiques quand on sait que ce domaine est le plus grand consommateur de pesticides et d’intrants chimiques ?

Seydou BARRO : Plusieurs acteurs se demandent si l’agroécologie peut être menée à grande échelle sur de grande superficie. Bien sûr que cela est possible. Supposant qu’un producteur dispose d’une dizaine d’hectare, l’utilisation rationnelle de cette superficie lui sera rentable. Il suffit d’utiliser les résidus de ces cultures au lieu de toujours les bruler pour produire du compost et réduire la dépendance et la consommation des intrants chimiques notamment les engrais minéraux et les pesticides chimiques. C’est vrai qu’il existe un doute sur l’efficacité des bio-pesticides contre les ravageurs. Mais, certaines agences au Burkina Faso comme Bioprotect mettent à la disposition des producteurs, des bio-pesticides capables de maitriser les ravageurs de culture. Il faut savoir que les techniques agroécologiques sont principalement des mesures de prévention.

Lefaso.net : L’agroéconomie fait partie intégrante de la vision commune de la FAO pour une alimentation saine et une agriculture durable.

Seydou BARRO : En tant que faitière mondiale pour l’alimentation et l’agriculture, il est tout à fait normal que la FAO s’engage activement à disposer de nouvelles méthodes pour repenser l’agriculture mondiale. C’est pourquoi, elle a inscrit prioritairement l’agroécologie dans son programme 2030.

Lefaso.net : Quelles sont les actions gouvernementales pour promouvoir l’agroécologie au Burkina Faso ?

Seydou BARRO : Plusieurs rencontres et cadres d’échanges sont organisés entre acteurs du monde rural sur la problématique de la transition écologique. Il existe même une charte de l’agroécologie qui si elle n’est pas validée, est en cours de validation au niveau du ministère.

Il y’a aussi les renforcements des capacités des services techniques déconcentrés du ministère de l’agriculture et des producteurs. Des formations pour la production du compost, des bio pesticides sont organisées. Des activités de récupération, de gestion des terres dégradées sont mises en œuvre. L’adoption de comportements agroécologiques n’est plus une négociation mais une obligation, et plusieurs projets sont en cours pour promouvoir ce concept.

Lefaso.net : Une des définitions de l’agroécologie stipule qu’elle est aussi un mouvement social et politique. Nous constatons effectivement des mouvements politiques qui brandissent les pratiques écologiques comme des alternatives sérieuses pour un monde meilleur et équitable.

Seydou BARRO : Effectivement, il y’a l’existence de l’aile politique écologique. Elle est de plus en plus active notamment en France et prône la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité, la protection et l’amélioration des moyens d’existence ruraux, les valeurs humaines et sociales comme la dignité, l’équité, l’inclusion et la justice.

Cordons pierreux

Lefaso.net : Vous travaillez pour une ONG qui fait la promotion de ce modèle agricole, dites-nous un peu plus sur cette ONG. Quelles sont les actions que vous avez pu mener ? Dans quelle partie du pays ? Quelles sont les difficultés majeures que vous rencontrez dans la mise en œuvre de vos activités agroécologiques ?

Seydou BARRO : Il s’agit de l’ONG ARFA, l’Association pour la Recherche et la Formation en Agroécologie. Elle a été créé en 1995 et a pour vision un développement juste et adapté réalisé dans un environnement écologique sain et durablement productif. Elle a pour mission de contribuer au maintien et à la promotion d’un environnement sain et productif avec l’engagement des collectivités villageoises, et une agriculture nouvelle basée sur l’agroécologie.

Les actions de l’ONG ARFA portent sur l’agriculture écologique, l’agroforesterie, le maraichage écologique, l’approvisionnement en eau, l’éducation environnementale, l’alphabétisation. Elle fait la promotion de la production et de l’utilisation du compost simple ou enrichi aux microorganismes, des intrants locaux et des arbres fertiliteurs (Moringa et autres), apporte un appui au profit du petit élevage (volaille, petit ruminant). Elle participe à la réalisation de cordons pierreux, à la promotion de techniques d’irrigation économes des eaux (confection de bassins de collecte d’eau de ruissèlement (BCER), de puits et de forages maraichers), à la végétalisation des ouvrages antiérosifs. L’ONG ARFA mène également des recherches sur l’amélioration des amendements organiques, la promotion d’ateliers ruraux de compostage et l’intégration agriculture élevage.

L’ONG est basée à l’Est du Pays, précisément à Fada et intervient dans les régions de l’Est, du Centre-Est et du Nord. Ses actions touchent plus de soixante-quinze villages.

Les difficultés sont les mêmes que celles rencontrées par l’ensemble du monde agricole de notre Pays.

Lefaso.net : Quelles sont vos propositions à l’endroit des décideurs politiques pour une vaste vulgarisation de ce modèle ?

Seydou BARRO : Il faut introduire des modules agroécologiques depuis l’enseignement primaire, secondaire, universitaire et même professionnel pour inculquer à tout burkinabé le mode de vie prôné par l’agroécologie. Il faut des formations de masse au profit des acteurs du monde agricole, des soutiens et accompagnements de production de compost.

Lefaso.net : Un appel à l’endroit du monde rural Burkinabè ?

Seydou BARRO : C’est un appel d’encouragement à persévérer dans l’adoption des pratiques agroécologiques et renforcer les capacités déjà acquises. Les producteurs doivent se protéger en cas d’utilisation de pesticides avec les équipements de protection individuelle(EPI) pour préserver leur santé. Nous lançons un appel à l’utilisation rationnelle et efficiente des terres, des mesures d’atténuation et de résilience aux changements climatiques.

Lefaso.net : Votre mot de la fin ?

Seydou BARRO : C’est vraiment un remerciement à l’endroit du fasonet qui a eu cette initiative noble de se pencher sur ce concept aussi important et indispensable qu’est l’agroécologie. C’est un grand honneur pour moi d’exposer ma modeste connaissance et savoir-faire à la promotion de l’agroécologie au Burkina Faso. Je remercie également le monde de l’agroécologie du Burkina, en premier lieu l’ONG ARFA notamment ses premiers responsables, le PCA, le coordonnateur et l’ensemble du personnel pour leur dévouement à la promotion de l’agroécologie depuis près de vingt-cinq ans. Je ne puis terminer sans remercier également la direction régionale de l’agriculture de l’Est qui œuvre inlassablement en faveur du monde agricole de la région.

Bonne campagne agricole 2020/2021 dans le respect des mesures barrières contre la pandémie à coronavirus. Merci

Entretien réalisé par

Gnazanga Mamadou KONATE

[email protected]

lefaso.net

Source : lefaso.net

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