Agriculture : quand l’union fait la force des coopératives africaines

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L’agriculture africaine n’a pas encore fait sa révolution. Industriels, producteurs et pouvoirs publics vantent l’intérêt des coopératives pour professionnaliser et structurer ce secteur clé, premier créateur d’emplois sur le continent.

C’est entouré de cinq coopératives (karité, manioc, céréales) que le ministre ivoirien de l’Agriculture, Sangafowa Coulibaly, s’est rendu début mars au Salon de l’agriculture de Paris pour faire valoir le rôle que ces organisations paysannes vont jouer dans le rayonnement international des productions ivoiriennes. Les coopératives, avenir de l’agriculture africaine ? Pour l’heure, sur le continent, leur influence reste limitée, y compris dans des pays où le secteur est très structuré, comme au Maroc, où les autorités encouragent les agriculteurs à se regrouper sous cette forme.

« Les coopératives encadrent mieux les agriculteurs », Célestin Gala.

L’Alliance coopérative internationale (ACI), qui collabore avec l’ONU et l’Organisation internationale du travail, regroupe, représente et assiste des coopératives du monde entier. Elle compte 289 structures adhérentes, dont seulement 33 sur le continent, dans 21 pays sur 54.

Dans un rapport de 2013, Chiyoge Sifa, sa directrice régionale pour l’Afrique, souligne que les coopératives africaines sont confrontées à plusieurs défis, notamment le faible niveau d’éducation des agriculteurs, des capacités financières limitées, une forte dépendance à l’égard des sources de financement extérieures et, parfois, une mauvaise gouvernance. Mais elle ajoute que, « malgré ces défis, le secteur dispose d’un potentiel de croissance élevé ».

Sur le continent, en dépit de l’augmentation des surfaces cultivées par les groupes industriels comme Sifca ou la Compagnie fruitière, les exploitations familiales créent encore la majorité des emplois du secteur. Le modèle coopératif devrait néanmoins s’étendre, favorisé en Afrique francophone par l’application de la loi Ohada sur l’uniformisation du statut juridique des coopératives, adoptée en 2011, même si, faute d’un accompagnement suffisant, sa mise en œuvre effective, fixée au départ à 2013, a pris du retard.

Grâce à ce statut juridique plus complet que celui des associations villageoises, les coopératives encadrent mieux les agriculteurs, affirme Célestin Gala, secrétaire général de l’Union nationale des producteurs de coton du Burkina (UNPCB). Elles leur assurent des revenus (un prix garanti est fixé en concertation pour toute la campagne), leur permettent de négocier collectivement les prix des engrais et des produits phytosanitaires, d’obtenir des certifications ou encore de financer des projets communautaires (écoles, puits, etc.).

À l’heure où le continent peine à assurer son autosuffisance alimentaire et où les pertes après récoltes représentent encore plus de 10 %, les coopératives permettent plus généralement de renforcer la structuration des filières.

L’intérêt de ces coopératives est également crucial pour les entreprises du secteur, qu’elles soient fournisseurs d’intrants, agro-industriels ou distributeurs. Toutes les sociétés interrogées par Jeune Afrique s’accordent sur le rôle positif joué par ces organisations dans la fluidification des échanges.

Implanté en Afrique du Sud depuis deux ans (à travers le rachat de Link Seed et de Seed Co), le semencier français Limagrain, lui-même construit sur un modèle coopératif, a naturellement développé cette clientèle, qui représente désormais 50 % de ses ventes, contre 30 % à son arrivée. « Malgré les retards de paiements possibles, ce modèle est une meilleure sécurité pour les achats », plaide Michel Debrand, directeur Afrique du groupe.

Coopératives, strcutures clés du développement

En mettant en place des systèmes de collecte, en construisant et en gérant des entrepôts, les coopératives représentent un maillon précieux pour les industriels de l’agroalimentaire, comme le singapourien Olam (lire pp. 70-71) ou le français Avril, actif dans les huiles (d’olive et de tournesol) au Maroc et dans l’arachide au Sénégal.

« Quand les coopératives n’existent pas, ce sont les opérateurs privés, industriels, qui doivent se charger de la collecte et du stockage », explique Michel Boucly, directeur général délégué d’Avril chargé du développement des filières agricoles (l’ex-Sofiprotéol est elle aussi née du monde coopératif), dont l’ambition est de renforcer son groupe au sud du Sahara.

En aval, les acheteurs de fruits et de légumes sont aussi favorables au développement de ces structures. « La multiplication des fournisseurs est compliquée à gérer, et les produits des coopératives sont souvent de meilleure qualité », admet volontiers Maxime Poiron, responsable des franchises Casino et Super U au Gabon.

L’absence d’intermédiaire peut en outre faire baisser les prix d’environ 10 %. Les coopératives, qui facilitent l’approvisionnement en produits locaux, permettent enfin de limiter les importations. À la clé, des économies de frais de transport, de douanes, et moins de risque de change. Le brasseur Guinness l’a bien compris. Il achète localement environ 70 % des matières premières qu’il utilise, et son objectif est de développer des partenariats avec les coopératives.

Tout indique donc que ce modèle monte en puissance. Il reste peut-être, dans certains pays, comme l’Algérie ou la Tanzanie, où l’obligation d’intégrer des coopératives sous les régimes socialistes a marqué les esprits, à surmonter les réticences des agriculteurs à s’inscrire dans des projets collectifs.

Jeune Afrique