Une naturalisation ivoirienne de Blaise Compaoré pour échapper à la justice burkinabé ?

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Au moment où les autorités burkinabées attendaient toujours l’exécution d’un mandat d’arrêt international émis le 21 décembre 2015 à l’encontre de l’ancien président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, Abidjan a adressé une réponse diplomatique à Ouagadougou. Le président Alassane Ouattara a accordé la nationalité ivoirienne à son hôte, recherché pour son implication présumée dans la mort de l’ancien chef d’Etat burkinabé Thomas Sankara, tué avec douze de ses compagnons le 15 octobre 1987.

La décision d’Alassane Ouattara, diffusée dans les médias ivoiriens le 22 février, fait écho à sa déclaration du 15 janvier 2016 : « Comme la France, la Côte d’Ivoire n’extrade pas ses nationaux. »

Il s’agissait d’une des réponses adressées à la justice du Burkina, qui a aussi émis un mandat d’arrêt à l’encontre du numéro deux ivoirien Guillaume Soro, accusé d’être impliqué dans l’affaire des écoutes téléphoniques avec l’ancien chef de la diplomatie burkinabée, Djibril Bassolé.

« C’est une décision souveraine qui a été prise. Elle ne va rien induire. Il [Blaise Compaoré] est Ivoirien, un point un trait. Je ne pense pas qu’il y ait lieu de faire un commentaire outre que de constater », a soutenu en conférence de presse le 24 février, la porte-parole du gouvernement, Affoussiata Bamba-Lamine, au sortir d’un conseil des ministres.

« Une incurie politique »

A Abidjan, cette sortie de la ministre de la communication a été peu appréciée, qualifiée de « maladroite » par une partie de la classe politique. Mais on ne digère surtout pas que la décision de naturalisation n’ait été inscrite au Journal officiel de la République de Côte d’Ivoire que le 18 janvier 2016, alors que le document avait déjà été signé le 17 novembre 2014, soit deux semaines environ après la chute de Compaoré et sa fuite vers la Côte d’Ivoire.

« C’est une incurie politique. Il est impossible que quelqu’un ait officié aux plus hautes fonctions de son pays pendant 27 ans, et soit brusquement absous de ses responsabilités [par le déni de] la nationalité du pays qu’il a présidé », a vivement réagi au Monde Afrique Michel Séri Gouagnon, secrétaire national chargé des droits et des libertés au Front populaire ivoirien (FPI, opposition).

S’il assure que la naturalisation est un acte entre un Etat et un individu, Séri soutient qu’une procédure est à engager et un délai à respecter :

« N’ayant pas obéi à la procédure et aux textes, cette naturalisation est illégale. Mais nous comprenons que la vraie raison de cette naturalisation est de faire échec à son extradition. En même temps, c’est un aveu des crimes qui lui sont reprochés. »

Le parti de Michel Séri, au pouvoir pendant la décennie 2000, s’était déjà opposé à une naturalisation de l’ancien président burkinabé. En juin 2004, en plein examen du projet de loi modifiant le Code de la nationalité, l’ex-député FPI de Duékoué (ouest du pays), Dehe Gnahou avait déclaré à l’hémicycle : « Non, non et non ! Blaise Compaoré ne sera pas Ivoirien parce que sa femme est ivoirienne. »

Pour le juriste et analyste politique ivoirien Geoffroy Kouao, deux faits importants empêchaient l’acquisition de la nationalité ivoirienne à Blaise Compaoré, en dépit du fait que son épouse dispose effectivement de ladite nationalité.

« La loi adoptée est postérieure au mariage du couple. [Elle] ne saurait donc rétroagir. Aussi, la loi interdit que toute personne faisant l’objet d’un mandat d’arrêt ou d’une procédure judiciaire ne soit admise à acquérir la nationalité ivoirienne. Alors que nous sommes dans cette hypothèse concernant M. Compaoré. Dans tous les cas de figure, la nationalité ivoirienne ne pouvait lui être octroyée », estime Kouao.

LeMonde.fr