Tribune : Robert Mugabe, « héros national » controversé d’un Zimbabwe mal décolonisé

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Tribune : Robert Mugabe, « héros national » controversé d’un Zimbabwe mal décolonisé

Sa mort a été annoncée par son successeur le vendredi 6 septembre 2019. Robert Mugabe, « icône de la libération, panafricain qui a dédié sa vie à l’émancipation de son peuple », avait 95 ans. Il avait quitté le pouvoir, contraint et forcé, en 2017 après avoir régné sur son pays pendant de trop longues décennies. Il avait été boycotté de toutes parts – et en premier lieu par la classe politique britannique – pendant de longues années ; l’Occident ne l’aimait pas et il finira par ne pas aimer l’Occident. L’Afrique, quant à elle, faisait avec.

L’Afrique des présidents s’entend. Cependant, Abdoulaye Wade, en 2007, alors qu’il présidait la République du Sénégal, m’avait dit que le devenir du Zimbabwe ne devait pas être laissé entre les mains de la seule communauté anglo-saxonne (dans laquelle il incluait la République d’Afrique du Sud) : « L’Afrique n’a pas aidé le Zimbabwe, m’affirmait-il par ailleurs, et a fui ses responsabilités. Elle se contente de dégager en touche alors que le peuple souffre des sanctions ». Il voulait « empêcher que le désordre s’installe dès lors que Mugabe disparaîtrait de la scène politique ». Le « Vieux » n’avait pas tort. Mais, pour l’essentiel, les chefs d’Etat africains étaient peu enclins à poser ouvertement la question de « l’âge du capitaine » et de sa longévité au pouvoir. Mugabe demeurera encore à la tête du Zimbabwe toute une longue décennie.

Un « héros éternel »

Les Africains, quant à eux, n’étaient pas sur la même longue d’onde. Au lendemain de la réélection de Mugabe en 2013, la quotidien burkinabè Le Pays s’enthousiasmait encore du « triomphe du héros éternel après 33 ans au pouvoir ». « Populaire », « une icône », « un libérateur », « le bâtisseur de la nation », Mugabe était ainsi célébré par Boundi Ouoba. C’est que l’image anti-occidentale et nationaliste de Mugabe résultait d’abord de l’histoire de son pays et des conditions de son accession à l’indépendance. Une histoire bien oubliée aujourd’hui.

Le Zimbabwe a été un des plus beaux fleurons de l’empire britannique sous la férule de Cecil Rhodes qui donna son nom à la région : la Rhodésie. La Rhodésie du Sud, le Zimbabwe actuel, a ainsi connu une histoire dramatique dès lors que Londres va laisser les intérêts particuliers l’emporter sur l’intérêt général. Alors que partout ailleurs (enfin presque) l’Afrique est indépendante avec des présidents africains, la Rhodésie du Sud est encore administrée par un premier ministre blanc, Ian Smith. La Rhodésie demeurera le pays des « blancs » : 250.000 Britanniques qui s’y étaient installés, pour l’essentiel pendant la Deuxième guerre mondiale, entendaient y imposer leur loi à 4 millions d’Africains.

ZANU v/s ZAPU

C’est dans ce contexte que sera créée la Zimbabwe African Peoples’Union (ZAPU) par un militant nationaliste déjà chevronné : Joshua Nkomo, soutenu à la fois par l’Allemagne de l’Est et l’ANC sud-africaine. Nous sommes le 17 décembre 1961. Comme toujours, les révolutions dévorent les révolutionnaires. Nkomo va devoir faire face, dès le 8 août 1963, à l’opposition de quelques cadres dissidents de son parti qui fonderont la Zimbabwe African National Union (ZANU) présidée par Ndabaningi Sithole ; le vice-président en était Leopold Takawira et le secrétaire général Robert Mugabe.

Londres jouera la carte de la division des nationalistes, permettant à Smith de ramasser la mise. La Rhodésie se proclamera unilatéralement indépendante le 11 novembre 1965 et les nationalistes africains devront recourir à la lutte armée pour faire entendre leur voix ; une lutte armée déclenchée le 21 décembre 1972. La Rhodésie va devenir le paradis de tous les « fachos » et autres « réactionnaires » que porte la terre : Anglais, Néo-Zélandais, Allemands, Italiens sans oublier les Français nostalgiques de « l’Algérie française » et les Américains boutés hors du Vietnam (Saigon est tombée le 30 avril 1975) et adepte d’une « guerre des civilisations ». La République rhodésienne était riche de l’argent des fermiers blancs mais aussi des multinationales minières omniprésentes dans le pays, d’où l’afflux des « chiens de guerre » occidentaux.

Mais les exactions des « civils armés » comme des Grey’s scouts (l’unité de combat à cheval de l’armée rhodésienne), les viols, les massacres d’enfants, les exécutions sommaires, les pendaisons des « guérilleros », les villages napalmés, etc. vont décrédibiliser, au plan international, une « guerre des civilisations » qui apparaissait comme celle des nantis blancs contre les « maudits de la terre » noirs.

Londres et Washington s’inquiéteront. Margaret Thatcher est premier ministre ; Jimmy Carter est installé à la Maison blanche. La fin de la dictature au Portugal a permis de « libérer » les dernières terres coloniales d’Afrique : Guinée Bissau, Angola, Mozambique. La République rhodésienne, encerclée, sanctionnée par l’ONU et reconnue par aucune puissance, va céder, contrainte et forcée.

Mugabe, Premier ministre puis chef de l’Etat

Smith va devoir accepter la loi majoritaire (qui avait été exclue de la Constitution de 1969), une nouvelle constitution, les accords de Lancaster House, la nomination d’un gouverneur britannique (Lord Soames, gendre de Winston Churchill). Et le 4 mars 1980, Mugabe, candidat de l’Occident (qui le préférait à Nkomo, considéré comme compagnon de route des « communistes »), remportera les élections législatives et deviendra ainsi premier ministre. La ZANU avait raflé 57 des 80 sièges tandis que la ZAPU n’en n’avait obtenus que 20. Le 18 avril 1980, le prince Charles pourra ainsi proclamer l’indépendance du Zimbabwe au Rufaro Stadium, le grand stade de Salisbury (devenu Harare).

Les mercenaires vont trouver refuge en Afrique du Sud avant de s’engager dans d’autres combats douteux. Les quelques centaines de milliers de fermiers blancs qui étaient propriétaires de 75 % des terres (la loi foncière établie en 1969 sous Smith attribuait la même superficie de terre aux 278.000 Européens qu’aux 6.110.000 Africains) trouveront auprès de Mugabe une oreille attentive (« Restez, nous avons besoin de vous », avait-il affirmé, à juste titre d’ailleurs, au lendemain de l’indépendance), Londres s’accommodant parfaitement d’un leader que la Grande-Bretagne n’avait pas manqué de formater à l’instar de Jomo Kenyatta au Kenya.

Mugabe, serein du côté des Blancs pouvait donc s’occuper à régler le compte de l’opposition noire. La ZAPU, qui allait lutter pendant près de sept ans contre le pouvoir central, sera quasiment anéantie (on parlera de plusieurs dizaines de milliers de victimes) dans son fief du Sud, le Matabeleland. Nkomo et Mugabe vont, quant à eux, battre le tambour de la paix avec les tibias des morts : le 30 décembre 1987, le poste de premier ministre étant supprimé, Mugabe deviendra président de la République, Nkomo étant nommé, un temps, au poste de vice-président.

Le ZANU va absorber la ZAPU pour former la ZANU-Patriotic Front (PF). Dans le pays, à la frustration des uns va s’ajouter la rancœur des autres. Mugabe sera rapidement débordé de toutes parts, par les Blancs et les Noirs, et se retrouvera abandonné par Londres où les Conservateurs auront été au pouvoir pendant les dix-huit premières années de règne de Mugabe.

Quand les Travaillistes vont revenir aux affaires, en 1997, la donne ne changera pas pour autant, Londres considérant n’avoir pas « de lien avec les anciens intérêts coloniaux » et, du même coup, refusant tout « responsabilité financière dans le coût des achats de terres au Zimbabwe ». C’était oublier que les Travaillistes étaient au pouvoir (1964-1970 et 1974-1979) quand Smith avait imposé un régime d’apartheid en Rhodésie, régime qui n’avait rien à envier, en matière de répression, à celui d’Afrique du Sud.

La question des terres était cruciale au Zimbabwe, les accords de Lancaster House établissaient qu’une réforme agraire serait instituée avec le concours d’experts britanniques et le soutien financier de Londres. Mais ni les Conservateurs ni les Travaillistes ne tiendront les engagements souscrits. Mugabe, face à la fronde des « sans terre » devra faire avec les moyens du bord : ce qui n’aura pas pu être négocié sera imposé.

Les extravagances de Mister Bob

On connaît la suite. Ses extravagances, son mariage avec Grace, sa jeune secrétaire, la corruption, les exactions des uns et des autres, etc. permettront aux commentateurs de faire l’impasse sur les raisons des crises à répétition, politiques, économiques et sociales, qui vont sévir au Zimbabwe. La droite française n’aura besoin que de quatre morts pour qualifier la situation : « Mugabe déteste les Blancs » (Le Figaro Magazine du vendredi 28 avril 2000).

Tout le monde s’attendra alors à un effondrement rapide du régime mais Mugabe résistera près de deux décennies encore. Face à l’ostracisme du monde occidental à son égard, il ne cessera de radicaliser son comportement. Avec pour cible les opposants présentés comme les alliés objectifs de Londres et de Washington. Le départ de Mugabe du pouvoir devait résoudre tous les problèmes. Mugabe a été « viré » en 2017 ; aujourd’hui, il est mort. Les problèmes demeurent. Les solutions attendront. Reste le souvenir du « héros national ».

Jean-Pierre Béjot

La ferme de Malassis

6 septembre 2019

Source : lefaso.net

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