Réhabilitation et sauvegarde du Lac Bam : Les propositions de Kouka Ouédraogo

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Réhabilitation et sauvegarde du Lac Bam :  Les propositions de Kouka Ouédraogo

C’est l’occasion de saluer les efforts du gouvernement du Burkina Faso, les partenaires techniques et financiers, toutes les initiatives de personnes physiques et morales qui ont contribué à ce que ce grand projet, tant attendu par les populations et les amoureux de la nature soit une réalité.

Vivement que dans les deux prochaines années, toutes les activités prévues dans la phase actuelle du projet se réalisent.

Ceci dit, je voudrais apporter ma modeste contribution à l’analyse des principales activités du projet sur la base du contenu de la chronique dessus-citée. Mes analyses pourraient être caduques si mes préoccupations étaient prises en compte dans d’autres composantes car je n’ai pas connaissance de l’intégralité du projet.

Me fondant donc à la chronique, je me rends compte que les activités de cette phase consisteront côté technique essentiellement au rehaussement du seuil (du déversoir) pour augmenter l’emprise du barrage.
Cela aurait certes l’avantage de rehausser le volume de l’eau, mais soulève des inquiétudes sur cette quantité supplémentaire d’eau en amont qui pourrait immerger des terres jadis hors de sa portée. Ainsi, on pourrait assister à des phénomènes d’inondations aussi bien des productions végétales que des habitations qui n’auraient pas tenu compte de cette situation.
Dans cette optique, les populations devraient être suffisamment sensibilisées, ce qui va éviter les désagréments quant à d’éventuelles inondations et aux coûts de réinstallation possibles que cela engendrerait

Côté économique, pari gagné car on assistera à la construction de périmètres semi-californiens en amont d’une superficie de 282 ha et en aval d’une superficie de 242 ha pour la production agricole (culture pluviale et surtout culture de contre saison). Il s’agit là de la composante valorisation des ressources en eau qui seront mobilisées.
Les populations de Kongoussi, rompues à la production de contre saison s’en réjouiront car elles auront davantage d’occupation et de sources de revenus.

Mais, toutes ces actions, quoique très salutaires et à intérêts immédiats ne contribuent pas directement à notre avis à la protection du plan d’eau qui devrait être envisagée simultanément sinon en priorité car cela y va de la survie du lac. Aussi, pour ma part et selon certaines expériences vécues ou en cours, il sera techniquement conseillé d’entreprendre des actions de protection en amont et dans des délais les meilleurs.

En effet, la principale cause du comblement du lac reste la dégradation de l’environnement écologique, dans un contexte de changement climatique avec des pluviométries imprévisibles, ce qui ouvre la voie au transport de tout ce qui est solide (terre, débris végétaux, sachets plastiques, déjections d’animaux, etc.) dans le lit du lac.
A ces aspects mécaniques de dégradation du lac, il faut ajouter l’action des éléments polluants dont on parle souvent peu mais qui affectent dangereusement la qualité de l’eau et la vie de tout ce qui s’y trouve, ou en dépend. Cela est inhérent à la qualité et/ou aux modes d’utilisation de certains pesticides, herbicides, engrais et autres composants chimiques qui échappent parfois au contrôle des spécialistes. On ne pourrait dans ce registre passer sous silence sans parler de l’action des métaux lourds (cyanure, mercure, etc.) qui sont de plus en plus répandus dans la région à cause de l’exploitation artisanale de l’or dans des terroirs situés en amont du lac.

En somme et pour notre part, c’est l’action humaine qui est plus mise en cause ici. Cela s’explique essentiellement par une croissance démographique remarquable ces dernières décennies, des besoins que cela engendre (en terre, en bois, en espaces de pâturage, en ressources financières) et enfin le faible niveau de prise de conscience de la responsabilité de cette population sur la vie du lac.
On pourrait également citer comme corollaire à cela, les techniques d’exploitation non durables des ressources foncières, minières, forestières des terroirs directement adjacents et au-delà.

Au regard de ces facteurs de dégradation, des actions déjà connues des populations dans cette partie du pays devraient être entreprises sinon reconsidérées, renforcées et innovées, dans un souci particulier de retarder le plus possible le comblement ou l’ensablement du lac. Il s’agit essentiellement des opérations de Défense et Restauration du Sol et Conservation des Eaux et des Sols (DRS/CES) suivantes :

 Le traitement des ravines aux endroits où cela s’impose et où cela est techniquement réalisable, à des distances allant de 1 à 5km (au moins) du lit. Ces infrastructures permettront de retenir une bonne partie des terres que l’eau transporte dans le lac et améliorera la végétation et les productions ;
 La récupération des terres dégradées pour donner plus de possibilités de production végétale (amélioration de la fertilité du sol et des rendements agricoles) et animale (pâturages) loin des berges du lac ;
 La protection des berges par des plantations appropriées, ayant un intérêt écologique mais aussi économique pour les riverains ;
 Le respect des bandes de protection édictées par les textes et la transformation de ces bandes en de véritables espaces boisés ;
 Deux à trois rangées de cordons pierreux qui seront disposés suivant des courbes de niveaux tout le long des berges, ou à défaut à des endroits où le risque de passage des éléments solides est le plus élevé. Ces cordons seront renforcés avec des espèces forestières rustiques et peu appétées par les animaux (Jatropha curcas, entre autres), mais aussi par des espèces herbacées qui ont un intérêt pour les populations (Andropogon gayanus par exemple) ;

Des actions transversales d’accompagnement sont également à envisager comme :
 La dynamisation (ou la création) du Comité Local de l’Eau (CLE) et le renforcement des capacités de ses membres.
 Des actions d’information et de sensibilisation ciblées aux groupes d’usagers et à l’endroit du grand public et ce, avec des canaux appropriés ;
 Un meilleur contrôle des engrais et des pesticides dans le cas des cultures pluviales et de contre saison, et des métaux lourds dans le cas de l’exploitation artisanale de l’or dans la région ;
 Un meilleur contrôle de l’exploitation artisanale de l’or avec l’utilisation des métaux lourds ;
 L’interdiction d’ouverture « sauvage » de tranchées depuis les périmètres maraichers jusqu’au lit du lac aux fins de cultures de contre saison.

Pour plus d’efficacité, des modes de gestion et d’accès consensuels des ressources devront être édictés pour l’utilisation des retombées de ces ouvrages en vue de leur durabilité car en attendant des techniques appropriées pour le désensablement, il vaut mieux retarder le plus possible le « surensablement », un phénomène qui prend de l’ampleur au fur et à mesure que l’environnement se dégrade.

En clair, le lac ne sera réhabilité qu’avec prioritairement une participation consciente et volontariste de ses bénéficiaires directs à travers des interventions intégrées. Il s’agit fondamentalement de renforcer la résilience des populations et leur prise de conscience que la vie du lac leur incombe et cela passe nécessairement par un changement de comportement.

Ces mesures ne pourront aboutir qu’avec un accompagnement rigoureux des services techniques et des autres intervenants (projets, ONG, Associations, etc.) sur place, en termes de conseils et en renforcement des capacités, mais en termes d’évaluation permanente des résultats obtenus qui tiennent compte de la durabilité de la ressource.

Pour finir cette contribution, je voudrais marquer ma disponibilité à poursuivre la réflexion et la recherche de solutions idoines si cela s’avèrerait nécessaire à cette question essentielle qui touche à une ressource rare au Sahel mais aussi à la vie de milliers de producteurs, de consommateurs et de tous ceux qui bénéficient des bienfaits d’une zone humide comme le Lac Bam.
Félicitations au ministère en charge de ce projet.

Ouédraogo Kouka
Contacts : Tél : 76392671. Email : [email protected]

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