Procès du putsch : « Difficile de bâcler »

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En quête de résultats à quelques deux ans de la fin de son quinquennat, le président du Faso Roch Marc Christian Kaboré a remanié son gouvernement pour la troisième fois le 31 janvier 2018. Des surprises, il y en a eues notamment avec la reconduction du locataire de la Primature Paul Kaba Thiéba. Autre fait, Simon Compaoré est privé d’un portefeuille à proprement parlé pour se retrouver nommé ministre d’Etat auprès de la Présidence. Visiblement, le chef de l’Etat affiche ses marques et pour en savoir davantage, nous avons interrogé un observateur bien avisé de l’actualité politique nationale. Lui, c’est le Dr. Ousséni Illy, juriste et enseignant chercheur à l’Université Ouaga II. Il aborde également avec  nous d’autres sujets de l’actualité parmi lesquels le procès du putsch programmé le 27 février 2018.

Burkina24 (B24) : Le Burkina Faso a un nouveau gouvernement depuis 31 janvier, de 33 membres dont 28 ministres. On dénombre 7 départs, 9 arrivées. Un premier commentaire sur la physionomie de ce nouveau gouvernement.

Dr Ousseini Illy (O.I) : Je pense que c’est un remaniement qui était attendu. De ce point de vue, il n’y a pas de surprise particulière. Maintenant quant à la physionomie, tout le monde observe que c’est un gouvernement beaucoup plus technocratique que politique. On sent que le président est à la recherche de résultat. On est à mi-mandat et je pense que ce remaniement rentre dans le cadre de vouloir accélérer la réalisation de ce qu’il a prévu en vue de pouvoir présenter des résultats aux élections qui arrivent.

Au-delà de ça, comme commentaire général, je trouve que c’est un gouvernement pléthorique,  à l’image de l’ancien. A mon avis, 33 membres pour un pays comme le nôtre, c’est un peu trop. Surtout qu’on a augmenté le nombre de ministres pleins (il y a un nouveau ministre plein qui s’est ajouté et on se retrouve avec 28 ministres). Je suis de ceux qui pensent qu’il faut aller vers une limitation constitutionnelle du nombre de ministres, comme cela a été le cas dans le passé.

 Si vous prenez la 2e République sous Sangoulé Lamizana, le nombre était limité dans la constitution : quinze (15) ministres maximum y compris les secrétaires d’Etat. C’est ce que la commission nationale de réconciliation et des réformes qui avait été mise sous la transition avait également proposé. Dans son projet de constitution, la commission avait proposé que le nombre de ministre soit limité à 25 maximum.

L’avantage est qu’une fois limité constitutionnellement, tout nouveau pouvoir qui arrive ne fait que pourvoir aux postes qui existent sans pouvoir manipuler à sa guise, disséquer les ministères pour satisfaire à ses militants ou  à ses cadres. Et on voit que 15 ministres par rapport à 33 ministres, non seulement on gagne en efficacité dans l’action du gouvernement, mais également on gagne au plan économique.

Mais malheureusement, la commission constitutionnelle dans son projet de constitution n’a pas abordé cette question. Donc on est toujours dans un système où chaque pouvoir qui arrive définit le nombre de ministères qu’il veut. Et si on sort hors même du Burkina, prenez les pays développés comme les Etats-Unis. Le nombre de ministres est fixé par une loi qui a valeur constitutionnelle de sorte que quand le président arrive, il ne fait que pourvoir.

En Angleterre également, le nombre de ministres est limité par la tradition politique. Chez nous, c’est une occasion ratée encore une fois. Le projet va être discuté pendant le referendum mais ce n’est pas sûr qu’on puisse faire de grandes modifications puisque ce n’est pas cette option qui a été discutée au niveau de la commission constitutionnelle.

B24 : Beaucoup d’observateurs de la scène politique ne misaient pas sur une reconduction du  chef du gouvernement Paul Kaba Thièba. Etes-vous surpris de le voir reconduit ?

O.I : Oui et non. Oui parce que tout le monde le voyait partant. Il a été même susurré  que lui-même voulait partir. Je ne sais pas si c’est vrai mais tout le monde le voyait partant. Le voir revenir peut sembler de prime abord comme une surprise. 

Mais il y a deux éléments importants ici : il y a d’abord que c’est l’un des artisans clés  du Plan national de développement économique et social (PNDES) et de ce point de vue, le laisser partir ou le faire partir, pour le président allait casser la dynamique de son programme.

 Et au-delà de ça, il ne faut pas oublier que le président a eu du mal à trouver un Premier Ministre au début de son mandat. C’est un secret de polichinelle que le MPP (Mouvement du Peuple pour le Progrès, ndlr) est un pouvoir à plusieurs têtes, même si malheureusement une des têtes est partie. Et on a tous suivi toute la difficulté qu’il a éprouvée pour  trouver un Premier ministre.

 S’il décidait de le faire partir maintenant, peut-être qu’on allait encore retomber dans ce débat interne.  Et on allait encore faire peut-être un mois sans Premier Ministre. Alors que lui, il est déjà là. Il avait déjà fait l’unanimité et pour ne pas ouvrir encore le débat, il fallait le reconduire.

Je pense que c’est deux éléments (au niveau du  PNDES mais également le fait que ce n’était pas très évident de sortir  un PM qui fasse l’unanimité en si peu de temps) ont peut-être milité en faveur de la reconduction de Monsieur Thiéba. Lui-même était éprouvé. Il était tiraillé de toutes parts. Maintenant, est-ce que c’est avec plaisir qu’il reste ou bien c’est parce qu’il veut rendre service à son ami monsieur le Président, c’est eux qui le savent.

B24 : « Ce remaniement a été essentiellement mis en œuvre pour des raisons d’efficacité gouvernementale, et surtout accélérer la mise en œuvre des réformes et des chantiers dans le cadre du PNDES ». C’est Paul Kaba Thiéba qui le dit. C’est un avis que vous partagez ? Trouvez-vous que le gouvernement précédent a souffert d’un mauvais casting ?

O.I : Je ne dirais pas que le gouvernement a souffert d’un mauvais casting. Parce qu’en réalité pour moi, au-delà des hommes,  ce qui compte c’est le leadership du Président et du Premier Ministre. De ce point de vue, si ces deux hommes restent,  je ne vois pas fondamentalement ce qu’il y aura de nouveau. Maintenant en changeant de gouvernement, ça peut donner un nouveau souffle. Au plan symbolique, ça peut donner un nouveau dynamisme et peut-être qu’il y a des ministres qui n’ont pas fait leur travail. 

De toutes les façons,  c’est le Premier ministre et le Président qui le savent puisque c’est eux qui les avaient promus à ces tâches. S’ils ont jugé nécessaire de remplacer certains, je ne suis pas certain que c’est purement politique. Peut-être qu’il y a eu des raisons d’insuffisances dans certains départements et que comme le président a besoin de résultats pour se faire réélire (tout le monde sait qu’il va vouloir rebeloter), peut-être que cela a pu justifier qu’il essaie de changer certaines personnalités pour espérer voir la mise en œuvre de son programme accélérée.

B24 : L’opposition politique, elle,  dénonce un jeu de chaises musicales, un non-événement selon l’Union pour le Progrès et le Changement (UPC) qui dit ne rien attendre de ce gouvernement, préférant dénoncer même le système de gouvernance. Est-ce des avis que vous comprenez ? Ou bien ce sont des paroles politiciennes ?

O.I : Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est un non-événement. Mais je pense que d’une certaine manière, l’opposition a un peu raison. Un remaniement ministériel au fond c’est quoi ? Comme je l’ai dit, ce qui compte c’est le leadership au plus haut sommet, le chef de l’Etat et son Premier ministre particulièrement.

B24 : On ne va tout de même pas s’attendre à ce que le chef de l’Etat démissionne maintenant.

O.I : Non,  il ne va pas démissionner, mais je veux dire que si lui-même ne change pas sa manière de faire, ce n’est pas en changeant les hommes que ça va changer quelque chose dans la gouvernance. Tout le monde sait que le chef de l’Etat a un mandat. Mais s’il reste dans la même dynamique, [rien ne va changer], parce qu’une bonne partie de l’inertie ou de l’inaction ou des échecs lui est imputable.  S’il croit que c’est en changeant les hommes sans que lui-même, n’imprime une certaine  dynamique, une vision et suivre, ça ne changera pas grand-chose.

De ce point de vue là, l’opposition a plus ou moins raison. Pour moi, ce qui compte c’est le leadership du chef de l’Etat, parce qu’on a vu durant les deux dernières années, qu’il y a des problèmes au plus haut sommet de l’Etat dans la conduite des affaires. Il y a une sorte de discordance.

B24 : Dans ce nouveau gouvernement, Simon Compaoré quitte le ministère de la sécurité. Il est  nommé ministre d’Etat auprès de la présidence. Est-ce une manière pour le président Roch Kaboré d’imprimer maintenant sa marque dans la conduite des affaires de l’Etat ?

O.I : Comme je le disais tout à l’heure, le MPP est un pouvoir à trois têtes. Et on sait que Monsieur Simon Compaoré est l’une des fortes têtes. Réussir à l’écarter, parce que pour moi en réalité maintenant on l’a écarté, ministre sans portefeuille à la présidence,  ça équivaut à un poste de conseiller. Mais compte tenu de son rang, de son poids au niveau du parti, on a voulu lui attribuer le titre de ministre d’Etat à la présidence. Mais pour moi,  c’est un conseiller spécial du président.

C’est peut-être un signe que le président arrive maintenant à être véritablement le leader incontesté et peut-être que l’on sentira cela sur la conduite de l’action gouvernementale sur le terrain.

B24 : Selon vous, sur quoi doit-on attendre ce gouvernement ?

O.I : La sécurité va nous occuper on ne sait pour combien de temps. Aujourd’hui, il clair que c’est une des questions les plus préoccupantes. D’elle dépend tout. Les autres programmes dépendent de cette question prioritaire.

 Mais à ce niveau, il n’y a pas eu de changement parce que c’est un poste qui est encore occupé par un des hommes de confiance du président, le ministre Clément P. Sawadogo. Maintenant, tout dépend des moyens qui seront mis en œuvre et la coordination qui va être faite sur le terrain avec les éléments des forces de défense et de sécurité.

En plus de la question sécuritaire, l’une des questions sur lesquelles moi particulièrement j’attends ce gouvernement, c’est la question de la restauration de l’autorité de l’Etat. Vers la fin du régime Compaoré, on a assisté à un déclin de l’autorité de l’Etat. Beaucoup s’attendaient qu’avec l’arrivée de ce nouveau pouvoir, on allait pouvoir remonter les choses, mais malheureusement on constate que tous les jours l’Etat est en train de perdre du terrain.

Et ça c’est très grave. Il y a des exemples : aujourd’hui l’Etat prend des décisions fondamentales pour la survie de la nation qu’il n’arrive pas à appliquer. Si on prend le cas des taxis à gaz. Combien de fois le gouvernement a donné des délais pour dire qu’à la fin de  ce terme, on ne veut plus voir des taxis à gaz circuler dans les villes du Burkina ? La semaine dernière j’étais à Bobo, tous les taxis de Bobo sont en train de circuler avec le gaz.

On a même donné de l’argent à ces taximen pour remplacer leurs moteurs (ça a été dit dans les médias). Comment un Etat peut fonctionner en prenant des lois qu’il renonce à faire appliquer en fin de compte ? Si on n’arrive pas à ramener l’Etat, il y a de très gros risques que l’on court. Et sans trop être optimiste (parce que le chef de l’Etat avait dit qu’il allait travailler à restaurer l’autorité de l’Etat, je n’ai rien vu sur le terrain), j’attire l’attention qu’il y a un problème pour l’Etat de faire respecter les lois et les règlements de ce pays. Et ça, il faut que le gouvernement soit beaucoup plus ferme, sinon on court à une perte collective.

B24 : Le dialogue social avec les partenaires sociaux a été fortement éprouvé en 2017. Un autre ministre en la personne de Seyni Ouédraogo a été préféré à Clément P. Sawadogo  (qui lui,  se retrouve à la sécurité). Vous vous attendez à ce que les choses aillent mieux ?

O.I : D’abord Seyni Ouédraogo, je le connais très bien puisque c’est un collègue de l’Université Ouaga 2. Je le félicite et j’espère et je prie que les choses aillent bien dans son département. C’est un homme de dialogue donc dans le rapport avec les partenaires sociaux, je ne doute pas qu’il fera ce qu’il peut pour un dialogue serein.

Mais la réponse aux préoccupations des travailleurs ne dépend pas d’un ministre. Elle dépend du gouvernement tout entier mais en particulier le chef de l’Etat puisque c’est lui qui décide en fin de compte. Depuis la question des magistrats où on a contourné le ministre et  allé directement discuter avec le chef de l’Etat et puis trouver des solutions, on a l’impression aujourd’hui que lorsque les travailleurs font deux, trois discussions avec le ministère de tutelle et que ça ne va pas, on veut directement parler au Premier ministre ou au chef de l’Etat.

Malheureusement, le chef de l’Etat a fait un choix sur lequel il essaie de revenir en arrière. Mais comme on le dit le loup est déjà dans la bergerie (j’espère qu’il pourra se rattraper mais c’est un peu difficile).

Est-ce qu’il arrivera à régler les problèmes à son niveau, c’est la grande question. Mais en tout cas, la question sociale a été complexifiée avec la résolution au cas par cas qui a été le choix au début de ce gouvernement.

B24 : Un secteur durement touché aussi par les mouvements sociaux,  c’est l’éducation nationale. Celui qui a hérité de ce ministère, c’est quelqu’un que vous connaissez bien, le Pr. Stanislas Ouaro jusque-là, président de l’Université Ouaga 2 où vous enseignez. Saura-t-il apporter la solution aux maux de ce secteur ?

O.I : Je pense que le Professeur Ouaro, lui,  a un peu plus de chance que Seyni Ouédraogo. Parce que lui au moins est arrivé à un moment où on a trouvé un protocole d’accord avec les principaux syndicats de son ministère. Le gros lot du boulot qui reste, c’est la mise en œuvre de ce protocole. Mais je pense que si le gouvernement a accepté signer ce protocole, c’est qu’il pense qu’il est à mesure de le respecter.

Sinon le Pr. Ouaro, nous on regrette son départ à la présidence de Ouaga 2,  pour vous dire tout le bien qu’il a apporté à notre institution.  Mais on espère que son successeur pourra continuer son action. C’est quelqu’un qui est bien apprécié à l’université même si aucun homme ne fait l’unanimité. Et j’ai bon espoir qu’il pourra gérer ce ministère sans trop de souci particulier.

Mais encore une fois, c’est le chef de l’Etat et le Premier Ministre qui sont les acteurs les plus déterminants. C’est eux qui déterminent les marges de manœuvre des ministres et lorsque les choses sont bloquées, c’est eux qui peuvent les débloquer. Souvent on en veut au ministre pour rien, souvent il peut être de bonne foi.  Non seulement il y a des limitations de l’Etat mais également au plus haut sommet il y a des arbitrages qui se font  et ce n’est pas forcément  le ministre qui décide.

B24 : Le 27 février prochain s’ouvre le procès du coup d’Etat de septembre 2015. Dans le box des accusés, le Général Gilbert Diendéré et 83 autres accusés. Est-ce qu’on peut craindre une parodie de justice comme il y en a eu déjà dans ce pays ?

O.I : Déjà il faut saluer le fait qu’enfin on arrive à ce procès. Ça fait plus de deux ans que l’on attend. Pour les accusés, pour le peuple burkinabè de façon générale, c’est une bonne chose que ce procès se tienne et qu’enfin on sache, pas la vérité parce que de toutes les façons,  on a vu qui a fait quoi, mais les tenants et les aboutissants.

Ce procès, en réalité,  c’est pour qu’on sache ce qu’on n’a pas vu. Comme il y a toujours des choses cachées que tout le monde ne voit pas, peut-être que c’est l’occasion qu’on sache et qu’on repart sur de nouvelles bases s’il y a lieu. Maintenant est-ce que ça peut aboutir à une parodie de justice ? Je pense que ça va être très difficile.

 Puisque nous sommes dans un contexte ouvert où on arrive à étouffer difficilement les informations aujourd’hui. Donc de ce point de vue, je ne dirai pas qu’il n’y aura pas de tentative de le faire, mais ça va être difficile de bâcler ou de faire une sorte de  parodie  de justice par rapport à cette affaire.

Entretien réalisé par Maxime Kaboré

Burkina 24

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