Pr Domba Jean-Marc Palm, président du Haut Conseil du Dialogue social : « Même au niveau du gouvernement, les gens n’ont pas une bonne compréhension de la trêve sociale, ni du dialogue social »

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Pr Domba Jean-Marc Palm, président du Haut Conseil du Dialogue social : « Même au niveau du gouvernement, les gens n’ont pas une bonne compréhension de la trêve sociale, ni du dialogue social »

C’est sans langue de bois que le Professeur Domba Jean-Marc Palm, nous plonge dans la vie du Haut Conseil du dialogue social. Dans cette interview qu’il a simultanément accordée (le 15 juillet 2019) à Lefaso.net, Le Pays, L’Observateur Paalga et Sidwaya, le président de cette institution, dont la mission principale est de promouvoir le dialogue social et prévenir les conflits sociaux à caractère national relevant du monde du travail, n’a également esquivé aucune des questions soulevées. Interview !

Lefaso.net : Pouvez-vous présenter votre structure et ses missions ?

Pr Domba Jean-Marc Palm : Les textes de décret qui instituent le Haut Conseil du dialogue social ont été adoptés le 5 mai 2017, le 8 février 2018, les composantes ont été nommées par décret et le 27 février (2018), le président a été nommé. Le Haut Conseil du dialogue social est, de manière succincte, une institution qui a pour rôle d’implémenter une culture de dialogue social dans notre pays.

Ce n’est pas qu’il n’y a pas eu d’institutions qui font fonctionner le dialogue social ; on a par exemples, patronat/syndicat, gouvernement/syndicat…, mais la particularité du Haut conseil du dialogue social, c’est qu’il est une institution tripartite (gouvernement, travailleurs et patronat). Comment les membres ont été nommés ? Avant que le décret ne soit signé, chaque composante a participé à la rédaction des textes qui instituent le Haut Conseil du dialogue social.

Et comment le Haut Conseil du dialogue social a été porté sur les fonts baptismaux ? Ce sont d’abord des recommandations du BIT, des textes de l’UEMOA, mais également ce qui était inscrit dans le cahier de doléances des syndicats du 1er mai 2015 (reconduit le 1er mai 2016) ; c’est tout ce qui a amené le gouvernement à entamer le processus de mise en place du Haut Conseil du dialogue social. Donc, chaque composante a désigné ses membres, au nombre de dix.

C’est donc chaque entité qui a choisi ses membres et qui les a proposés au gouvernement qui les a nommés par décret. Ensuite, le Haut Conseil du dialogue social a été installé le 3 mai 2018 (donc, ça a pris un peu de temps, février à mai). Après cette nomination, nous étions confrontés à un certain nombre de problèmes ; parce qu’en réalité, on n’avait pas de locaux, on était obligé de partager, pendant un certain temps, le Conseil économique et social avec seulement deux bureaux.

Par la suite, il nous fallait fonctionner et c’est là où nous avons demandé l’intervention du président du Faso, qui nous a permis d’organiser une assemblée plénière extraordinaire pour adopter les textes (qui nous permettent de fonctionner), notamment le règlement intérieur (c’est en juin 2018, que nous avons pu tenir cette assemblée plénière extraordinaire). Le Haut Conseil du dialogue social est structuré en trois commissions : la Commission de médiation et du dialogue social, la Commission formation, sensibilisation et relations professionnelles et la Commission étude économique et sociale du travail.

Chaque commission est dirigée par un vice-président ; parce que chacune des trois composantes a désigné à son sein, une personne qui est le vice-président représentant la composante. Vous avez donc, le vice-président représentant le gouvernement (qui est le docteur Salifou Sangaré), le vice-président représentant les travailleurs (Guy Olivier Ouédraogo) et le vice-président représentant le patronat qui est le docteur Jean-Baptiste Yaméogo).


A quelle logique répond la mise en place de ces trois commissions ?

Ces commissions nous permettent d’avoir une approche globale des missions de l’institution. Par exemple, la Commission de médiation et du dialogue social nous permet d’intervenir pour le règlement des différents conflits. La Commission formation, sensibilisation et relations professionnelles permet d’établir un programme de formation, pas seulement des membres du Haut Conseil du dialogue social, mais également d’autres personnes (travailleurs, membres du gouvernement ou patronat) ; parce qu’en réalité, nous nous sommes rendus compte d’une chose : lorsqu’on parle de culture, ça renvoie nécessairement à la formation, ça permet de s’approprier un ensemble de notions, de concepts et de mieux comprendre la situation pour une attitude conforme à l’éradication du fléau.

La Commission étude économique et sociale du travail nous permet de nous approprier un ensemble de situations qui se posent dans le pays, de prévenir et de faire également des propositions au gouvernement. Il faut préciser ceci : le Haut Conseil du dialogue social n’est pas un organe de décision ; comme son nom l’indique, c’est un conseil. Nous faisons des propositions aux différentes composantes (au gouvernement, aux travailleurs, au patronat).

Le Haut Conseil du dialogue social n’a pas pouvoir de décision et c’est là justement une des critiques exprimées par les citoyens, à l’image de celles formulées contre le Conseil économique et social. Cette posture ne fait-il pas de votre institution, une institution de trop ?

Chacun a son point de vue, mais je ne pense pas. Le problème est que souvent, les gens ne connaissent pas les missions et les prérogatives des différentes institutions qui existent. Une anecdote : à la fin de la guerre, lorsque les Américains sont venus en Europe, ils ont dit qu’ils retiennent en France une seule institution : le Conseil économique et social (CES). Compte-tenu de son rôle et de l’impact qu’il peut avoir sur la société et le développement du pays.

Voilà pourquoi, le Conseil économique et social est l’une des premières institutions que l’ONU a créées et à installer. Et jusqu’à présent, les gens se battent pour être dans cette commission et la diriger. C’est dire donc qu’elle a une importance. Le Haut Conseil du dialogue social s’est constitué un peu à l’image du BIT (Bureau international du Travail), c’est-à-dire tripartite.

Ce qui veut dire que le CES et l’OIT (Organisation internationale du Travail, dont le BIT est le bureau, ndlr) sont des structures de l’ONU et coopèrent correctement, tout cela pour le bonheur des différents peuples et pays. Ici, comme je l’ai dit, à l’historique, ce n’est pas le gouvernement qui a eu l’idée de créer le Haut Conseil du dialogue social, c’est à la demande d’un ensemble d’organismes et également des travailleurs.

Toutes les centrales syndicales ont participé à la rédaction des textes. C’est pour dire l’importance que les travailleurs accordent à l’institution. Donc, le problème est que le rôle de ces différentes institutions n’est pas connu, si fait que le citoyen lambda a tendance à faire une confusion quant à leurs domaines d’intervention. C’est pour pallier cela, que nous avons estimé qu’il fallait que nous nous rencontrions afin de décider et de présenter au grand public, quels sont les domaines spécifiques d’intervention de chaque institution et quels peuvent être les domaines transversaux. Et ça, nous allons le faire bientôt.


Pourtant certaines organisations syndicales ont, à sa création, marqué leur réticence !

Non, vous simplifiez un peu trop les problèmes. Quelle a été la situation réelle au sein des différentes centrales (syndicales) ? C’est là la question. Au fait, le gouvernement n’a pas intervenu dans la désignation des différentes composantes. Je vous dis, toutes les centrales ont participé à la rédaction des textes. C’est lorsqu’il s’est agi de la désignation des composantes, que le problème s’est posé à leur sein, vous avez suivi cette polémique.

Mais, ce que je dois dire, c’est que les centrales syndicales, les cinq qui ont adhéré à la création du Haut Conseil du dialogue social ont eu une attitude extrêmement mature ; elles n’ont pas envoyé dix représentants, mais neuf, laissant la porte ouverte à la centrale qui n’a pas envoyé de représentant.

L’institution est un instrument aux mains des décideurs …

Non, je vous corrige, le Haut Conseil du dialogue social n’a pas vocation à avoir des positions partisanes. Compte-tenu des composantes, nous ne pouvons prendre position ni pour le gouvernement ni pour le patronat ni pour les travailleurs. Nous travaillons dans l’intérêt supérieur de la nation. Notre rôle, c’est de faciliter les discussions entre les différentes parties, arriver à un compromis, à un consensus et à des décisions qui s’appliquent, en tenant compte de l’intérêt supérieur de la nation. Donc, ce n’est pas aux mains des décideurs.

D’où l’intérêt pour nous de savoir comment s’opère la saisine du Haut Conseil du dialogue social ?

Le président (du Faso) peut nous saisir, le Premier ministre et tout autre ministre qui a un problème. Nous pouvons aussi nous auto-saisir d’une question. A cet effet d’ailleurs, nous avons proposé au gouvernement un projet de décret qui clarifie la saisine du Haut Conseil du dialogue social par n’importe quelle partie.

Nous pouvons être saisis par un syndicat ou par une administration qui a des problèmes avec ses travailleurs. Ça a été le cas de la Poste Burkina Faso par exemple où c’est le directeur général qui nous a saisis et nous nous sommes donc intéressés à la question. Donc, vous voyez bien que toutes les autorités peuvent nous saisir ! Nous intervenons donc en fonction du problème.

Le bureau du Haut Conseil du dialogue social a rendu une visite au président du Conseil national du patronat burkinabè, le 17 janvier 2019.

C’est dire donc que le travailleur qui n’est pas affilié à un syndicat ne peut vous saisir !

Nous travaillons avec des organisations, pas avec des individus. Le travailleur qui n’est pas affilié à un syndicat va chez le médiateur du Faso. Nous sommes composés d’organisations et non d’individus.

Comment ça s’est passé au niveau de la Poste Burkina Faso ?

C’est le directeur général de la Poste Burkina qui nous a saisis et nous avons rencontré toutes les parties concernées (le syndicat, l’administration, même le président Conseil d’administration et le ministre de tutelle). Nous avons écouté chacun, nous avons fait une proposition de résolution de la crise. Il se trouve que pour le syndicat, il y avait un point essentiel qui, pour lui, ne pouvait même pas être l’objet de discussions : c’est le départ du directeur général.

Nous lui avons fait comprendre que nous n’avons jamais vu dans un pays un syndicat qui remet en cause le pouvoir décisionnel de nomination d’un responsable, et que sa revendication ne nous paraissait pas aussi réaliste que ça. Nous avons préparé des mécanismes qui permettent d’assainir la situation au sein de la Poste Burkina Faso.

Si ces mécanismes étaient mis en place, forcément, on allait déboucher sur une situation claire. Est-ce que vous pensez que dans un procès-verbal de réconciliation, on peut mettre que le directeur général doit partir ? Qui va signer ? Le monsieur va signer sa mise à mort ? Nous avons demandé au syndicat d’être réaliste et de travailler en fonction de la situation réelle qui existe.


La situation est donc à quel niveau ?

Je crois qu’au sein même de la Poste Burkina Faso, il y a une attitude nouvelle qui se dessine entre la direction et le syndicat. C’est-à-dire qu’au sein de la boîte, le syndicat et la direction (générale) ont repris langue. Nous attendons de voir quels seront les résultats.

Parlant de saisine, quels sont les grands dossiers auxquels vous avez déjà eu à faire ?

Nous avons intervenu dans le domaine des transports routiers en 2018, dans des conditions extrêmement difficiles pour nous ; nous n’avions pas de moyens, nous n’avions pas de siège, nous nous sommes auto-saisis de la question, compte-tenu de son importance et de l’impact que cela pouvait avoir pour le pays. Nous avons abouti à un procès-verbal de conciliation. Nous avons fait des propositions au ministère des transports, afin qu’on trouve des solutions durables à la crise.

De même, nous nous intéressés à la crise dans le secteur de la santé ; nous avons écrit à différents syndicats pour les rencontrer, comprendre leurs préoccupations, leurs propositions et nous avons également rencontré le ministre de la santé autour de la préoccupation. La question, pour l’instant, n’a pas totalement abouti, mais la résolution est en cours. Le syndicat du bâtiment nous a également saisis, compte-tenu des différends qu’il a avec le ministère des infrastructures. Nous avons écouté les parties, nous avons fait des propositions concrètes à qui-de-droit.

De façon générale, quand on vous saisit (ou vous vous auto-saisissez), comment procédez-vous ?

D’abord, il faut connaître le problème et pour ce faire, nous rencontrons chaque partie, individuellement, et nous tentons de voir quels sont les points de divergence et les points de convergence. Nous faisons ensuite une synthèse et nous proposons donc une démarche de résolution à chaque partie.

Si chacune des parties est d’accord, nous faisons une réunion tripartite et signons un procès-verbal de conciliation qui contient les mécanismes de résolution du problème pour lequel nous avons été saisis. C’est dire que nous n’imposerons absolument rien à qui que ce soit. Nous avons un rôle de facilitation pour arriver à un consensus entre les parties, au bénéfice du plus grand nombre.

Le Haut Conseil du dialogue social est également engagé dans la recherche de solution à la crise dans le secteur de la santé. Ici, Pr Palm et Mme le ministre de la santé.

Justement, lorsqu’on assiste à des rebondissements de dossiers pour lesquels vous êtes intervenus, cas des transporteurs routiers, qu’est-ce que cela vous laisse comme sentiment ?

La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Ce n’est pas parce qu’aujourd’hui vous avez résolu un problème qu’après, l’une ou l’autre partie n’estimera pas qu’elle a été lésée ou autre. Par exemple, en ce qui concerne les transporteurs et les routiers, lorsque nous nous sommes saisis de la question, en discutant avec eux, nous sommes arrivés à un procès-verbal de conciliation, qui a été signé devant le Premier ministre.

Mais, cela n’empêche que les problèmes sont-là ! D’abord, ce n’est pas nous qui conduisons les propositions qui ont été faites au ministère des transports. Dans la conduite, il peut avoir des couacs et là, nous sommes obligés d’intervenir pour donner notre point de vue sur le chemin que nous avons proposé (est-il respecté ou pas ?). Toujours sur le problème des transporteurs, vous constaterez que leur revendication principale est que le président d’un syndicat (des routiers) s’en aille.

C’est une décision souveraine interne, personne ne peut demander d’enlever un responsable syndical. Donc, voyez-vous qu’il y a des dessous, des non-dits. Et là, nous travaillons aussi dans l’ombre à résoudre ces préoccupations, sans les étaler. Quand vous vous plaignez qu’on n’est pas visible…, notre domaine est tellement sensible qu’on ne peut pas faire du bruit. Il ne faut même pas faire du bruit, parce qu’il y a un ensemble de démarches qu’on ne peut pas exposer.

Comment se fait le suivi des propositions que vous faites ?

Lorsque nous proposons une solution, avec des mécanismes, nous sommes membres (sans être acteurs) pour le suivi ; voir si ce que nous avons retenu a été mis en œuvre ou pas, quelles sont les difficultés, afin de rappeler chacune des parties au respect des engagements qui ont été pris.

Dans une situation où les protagonistes-là sont intransigeants, comment opérer ?

L’intransigeance fait partie, justement, des problèmes que nous devons régler. Il faut faire de sorte qu’on ramène tout le monde à la table de discussions et qu’on puisse trouver des compromis. Notre objectif, c’est cela ; trouver des compromis, un consensus entre les acteurs. Ce n’est pas facile, ça peut être longtemps, parfois violent (des violences verbales), mais il faut y parvenir. Notre rôle, c’est de ramener les protagonistes ici à mettre balle à terre.


Au niveau de ministère de la santé, les problèmes perdurent. Où en est-on ?

Nous avons rencontré un certain nombre de syndicats (nous avons demandé à voir tous les syndicats, il y en a cinq ou six, mais nous avons rencontré quatre). Nous avons rencontré également le ministre. Nous avons aussi fait des propositions. Mais comme je l’ai dit : nous ne sommes pas des décideurs. Au vu des discussions que nous avons avec les protagonistes, nous faisons des propositions à l’autorité et c’est à elle de juger de l’opportunité de la mise en œuvre. Et c’est ce que nous avons fait.

Si vous faites des propositions à l’autorité, qui ne les met pas en œuvre, cela ne vous met-il pas en porte-à-faux avec les populations (les gens diront que vous ne jouez pas votre rôle) ?

Non, pas du tout, dans la mesure où nous ne décidons pas, nous proposons. Mais, ce n’est pas pour autant aussi que nous allons rendre publiques les propositions que nous faisons.

Ne faut-il pas le faire à un moment donné ?

Non, il ne faut pas le faire parce qu’en fait, il y a une responsabilité que nous devons avoir. Il ne faut pas non plus mettre le gouvernement en porte-à-faux avec les populations. Ce que nous cherchons, ce sont des consensus pour la résolution des problèmes. Il y a des rencontres que nous avons dans l’ombre, qui permettent de résoudre des difficultés. Si nous ne faisons pas de bruits, c’est parce que nous estimons que notre mission est extrêmement délicate. Il ne faut pas trop parler.

Ce que les gens verront, ce sont les résultats auxquels nous sommes parvenus. Ça peut prendre du temps ; parce que les problèmes sociaux, il ne faut pas se flatter, ce n’est pas par un claquement de doigts qu’on peut résoudre. C’est un processus qui peut être long ou court. Ça dépend de l’état d’esprit des parties. Il ne faut pas se décourager. Il ne faut pas non plus casser la baraque. Il faut suivre le processus lentement pour qu’enfin, on arrive à une solution.

Dans les crises où le gouvernement a pris des engagements qu’il ne respecte pas, quel langage vous lui tenez ?

Notre langage, c’est amener le gouvernement à montrer la nécessité de respecter ses engagements. Cela participe justement de la baisse de la tension dans le pays.

Y-a-t-il eu des cas où le gouvernement n’a pas respecté ses engagements ?

Si ! Lorsque, par exemple, nous avons entamé la discussion pour la trêve sociale, le syndicat a envoyé un ensemble d’éléments disant que voilà les engagements que le gouvernement a pris qu’il n’a pas respectés. Mais, nous estimons ceci : ces différents éléments que ces syndicats posent, font partie des discussions pour arriver à une trêve sociale. Ce sont des conditions qu’il faut épuiser pour arriver à une trêve sociale.

Poignée de mains entre le président du Haut Conseil du dialogue social et l’ambassadeur d’Allemagne, à l’issue d’une audience le 12 juillet 2019

Justement, que faut-il comprendre par trêve sociale ?

Une trêve sociale, contrairement à ce que les gens pensent, ne se décrète pas, ne s’impose pas. C’est un processus qu’on conduit, c’est un processus qui se négocie avec des engagements de part et d’autre. Ce sont les différentes parties qui prennent l’engagement de respecter ceci ou de faire ceci ou cela. C’est ensemble également qu’on détermine pour quelle période et quel est le contenu de la trêve.

C’est au bout de tout cela que les différentes parties signent un engagement, instituant la trêve sociale. Mais la trêve sociale signifie quoi ? Ça ne veut pas dire que c’est la fin des revendications ! C’est la résolution des revendications par d’autres manières. Elle a donc un contenu précis et c’est au bout de cette négociation que les différentes parties conviennent de la nécessité d’instaurer une trêve sociale (avec, chacun, des engagements. On peut même mettre en place un comité de suivi de ces engagements pris).

La trêve sociale est-elle pour bientôt ?

Elle ne peut pas être pour bientôt, elle ne se décrète pas. Nous continuons les discussions. Les syndicats ont une autre perception de la trêve sociale. C’est pour cela qu’ils ont envoyé le préalable. Ça ne devra pas faire partie d’un préalable, ça fait partie des discussions pour l’instauration d’une trêve sociale. Il faut qu’on arrive justement avec les différentes parties, à discuter de ces différents points-là, pour que chacun accepte, à partir des engagements pris, qu’on peut arriver à une trêve sociale.

A votre avis, quelle est la définition que les syndicats donnent à la trêve sociale ?

Pour certains syndicats, la trêve sociale, c’est la fin des revendications. C’est mortel pour les syndicats. Mais c’est une incompréhension. Et même au niveau du gouvernement, les gens n’ont pas une bonne compréhension de ce qu’est une trêve sociale, ni même de ce qu’est le dialogue social. C’est pour cela que, lorsque nous avons commencé, un des premiers actes avec le BIT a été de former les conseillers à ce qui s’est qu’une trêve sociale, ce qui s’est que le dialogue social.

Et nous préparons, justement, un séminaire gouvernemental avec le BIT pour faire comprendre au gouvernement, c’est quoi une trêve sociale, comment se construit-elle. Pour que chacun ait une idée claire de la trêve sociale et ne se fasse pas d’illusions. Il ne faut pas que le gouvernement croit que la trêve sociale, c’est la fin des revendications. C’est faux. C’est amener les syndicats à poser les problèmes et chercher leur résolution d’une autre manière, plutôt que par le bras de fer.


A votre installation officielle en mai 2018, vous avez déclaré que les « slogans » et les « déclarations » ne suffisent plus à faire le dialogue social. Que voulez-vous traduire par-là ?

Non, je n’ai pas dit dialogue social…, j’ai dit plutôt que la défense des intérêts des grandes masses, ce n’est pas des proclamations de foi, c’est du concret. C’est-à-dire qu’il faut montrer par des actes concrets qu’on défend effectivement l’intérêt supérieur des masses populaires. On défend les masses populaires par des actes et des attitudes concrets et cela concerne tout le monde : aussi bien en haut qu’en bas.

Le sacrifice doit être fait par tout le monde, pour justement permettre que l’on prenne en compte, les intérêts de la plus grande masse. Par exemple, quand on parle des salaires et autres, en acceptant telle ou telle décision, ça contribue justement à la résolution des problèmes de la grande masse. En haut ou en bas, qu’on réglemente justement les salaires et les avantages au plus haut niveau et qu’en bas-là, eux aussi acceptent consentir le sacrifice. C’est ce que j’ai voulu dire.

La bonne foi des acteurs ?

Il y a la bonne foi des acteurs, mais aussi leur engagement. Il faut qu’on travaille à aller au consensus qui permet justement de résoudre et de prendre en compte les préoccupations des larges masses. C’est ce que j’ai voulu dire. Ça ne suffit pas de sortir faire des déclarations : je suis ceci ou cela.

Le Premier ministre, Christophe Dabiré, a récemment sollicité en Suisse la médiation du Bureau international du travail (BIT) dans la fronde sociale au Burkina Faso. N’est-ce pas un aveu d’échec des institutions nationales de dialogue social, notamment le Haut Conseil du dialogue social ?

Ce n’est pas un aveu d’échec. Je vais vous faire une confidence : c’est nous qui avons demandé au Premier ministre de plaider auprès du BIT pour nous accompagner dans la mise en œuvre de ce qui s’est que le dialogue social et une trêve sociale. Par exemple, pour la formation des conseillers, nous avons fait appel au BIT.

Et ce n’est pas la seule fois que nous allons demander l’intervention du BIT ; parce que nous avons l’ambition de former non seulement les conseillers, mais également un ensemble de groupes socio-professionnels (travailleurs, patronat, membres du gouvernement) à comprendre le dialogue social, une trêve sociale et un certain nombre de concepts. C’est pourquoi nous allons faire appel au BIT, qui a l’expérience, pour nous accompagner à réussir la mission de dialogue social dans notre pays. Ce n’est donc pas un aveu d’échec, c’est une complémentarité.


Quels sont les moyens que l’Etat met à votre disposition ?

Nous venons d’être installés et nous estimons que le gouvernement a donné ce qu’il peut. Nous avons 250 millions.

N’est-ce pas peu, par rapport à l’enjeu que représente le dialogue social ?

Disons que (je pense) c’est un premier pas, en attendant que l’institution s’installe bien et fasse ses preuves.

Pensez-vous que le gouvernement est conséquent avec lui-même ?

Je pense qu’il est conséquent. N’oubliez pas aussi les différentes sollicitations auxquelles le gouvernement doit faire face. C’est à nous aussi, avec ce que nous faisons, d’amener le gouvernement à dépasser ce qu’il fait.

Vous voulez justifier …

Je ne justifie rien du tout. Je suis réaliste. Lorsqu’on occupe un poste de décision, vous êtes en haut, vous regardez et vous voyez ce que le citoyen lambda ne voit pas. Donc, vous êtes obligé de tenir compte de la situation et de voir qu’est-ce que vous pouvez demander et ce que vous ne pouvez pas demander. Par exemple, en ce qui concerne ce dont vous parlez, nous avons une assemblée plénière extraordinaire bientôt, il y a un ensemble de thèmes, intitulé ‘’Syndicalisme et développement’’.

Dans ça, nous avons comme formation aux différents conseillers, l’analyse marco-économique et micro-économique, l’analyse budgétaire, etc. Il faut que les gens aient un certain nombre de connaissances pour revendiquer en connaissances de cause. Autrement, l’ignorance conduit aussi à beaucoup de surenchère. Ça peut être de l’ignorance (donc, de la bonne foi) tout comme ce peut aussi être des projets inavoués.

Personnellement, en tant que spécialiste des sciences sociales, ne pensez-vous pas que la difficulté dans le dialogue social réside dans la société même (il y a une sorte de crise de confiance entre les individus) et qu’il faut œuvrer à un formatage de la société ?

De préalable en préalable, on n’arrivera à rien. On ne va rien construire. Au contraire, il faut intégrer cette donne pour justement aller au dialogue social. On change la mentalité à partir d’un ensemble d’actions qu’on pose et c’est pour cela nous disons que la formation est clé. L’éducation, c’est la clé. Il faut qu’on commence quelque part. Prenez la situation de la société burkinabè, voyez-vous comment elle a évolué ? Prenons la période coloniale, jusqu’à maintenant.

Pour qu’on arrive à ‘’Plus rien ne sera comme avant’’, avez-vous vu le chemin parcouru ? Si on prend la période de 1960 à une certaine date, c’était une attitude de soumission des populations. Mais, à partir des années 90, il y a eu une sorte de réveil des consciences, mais qui a été mal utilisé, avec des violences dans la lutte (casse de bâtiments, de feux tricolores, de sièges du parti au pouvoir, etc.).

Mais est-ce cela ? Il faut rectifier, continuer la conscientisation pour la défense citoyenne de la cité, mais sans ces excès. Et ça, il n’y a que l’éducation qui peut, à mon sens, permettre d’amener les gens à une compréhension et à une attitude correctes. C’est dire qu’ils revendiqueront toujours, mais suivant les formes.

Il n’y a plus cette politique de soumission, mais plutôt une politique d’éveil citoyen, effectivement. Or, vous les jeunes, ce qui vous amène le plus souvent, c’est beaucoup plus de la révolte qu’autre chose. La révolte, elle se manifeste de manière désordonnée. Ici, il n’y a même pas d’acquis. Tout ce que vous pouvez avoir comme acquis, dans la suite, vous le déterrez rapidement, de par le comportement que vous avez à défendre. C’est cela la réalité.


Comment vivez-vous la flambée du front social avec ces multiples grèves et mouvements d’humeur ?

C’est vrai que les travailleurs ont un certain nombre de problèmes, et le gouvernement justement a pris un ensemble d’engagements sans les respecter. Ça énerve. C’est comme si on banalisait l’action des syndicats. Donc, il faut arriver à rétablir la confiance entre les différents acteurs.

C’est d’abord cela ; qu’on croit l’un à l’autre, qu’on accepte que celui qui a pris l’engagement-là va effectivement le respecter. Ou s’il ne le fait pas, il vous rassemble pour dire : nous avons pris tel engagement, mais, à l’évolution de la situation, il nous est difficile de tout faire. On discute pour voir comment on peut recadrer pour évoluer, sans pour autant renoncer à respecter les engagements qui ont été (initialement) pris. C’est une question de démarche.

Mais comment rétablir alors cette confiance ?

Il y a des propositions que nous avons fait au gouvernement dans ce sens (excusez-nous, nous n’allons pas vous les livrer).

Parlant de propositions, est-ce que le gouvernement vous a déjà consultés ?

Toute institution qui est (nouvellement) en place, le premier réflexe vis-à-vis d’elle, c’est la peur. C’est humain. Mais au fur et à mesure que cette peur s’estompe, le gouvernement, nécessairement, va nous mettre à contribution. Nous-mêmes, nous faisons nos propositions sur différents domaines. Par exemple, les études que nous menons, elles débouchent sur des conclusions et des propositions, que nous faisons parvenir à qui-de-droit.

C’est quand même bizarre que le gouvernement qui a travaillé à mettre en place votre structure-là ait quelque part peur de vous approcher !

Ce n’est pas l’institution gouvernement, et pas peur de nous approcher. Non. Faites la nuance. Je prends le cas du Sénégal, un des pays où il y a le Haut Conseil de dialogue social. Mais, ma collègue du Sénégal, si elle vous raconte la misère qu’elle a eue.., je ne vous dis pas, mais nous, c’est du pain béni. On a été jusqu’à l’accuser, à la calomnier de faire ci ou ça et le président a dû trancher. J’ai donc dit, certains acteurs…, et cela est humain.

On a l’impression que le gouvernement ne vous accorde pas l’importance qu’il faut et les gens commencent à se poser des questions !

Si ! Rassurez les gens que nous faisons, sur un ensemble de points précis, des propositions.

Mais il faut que nous-mêmes soyons rassurés !

Rassurez-vous, vous-mêmes (rires).

Quels sont vos rapports avec le monde syndical (même s’ils ont des représentants au sein de l’institution) ?

Aucun problème ; les rapports sont cordiaux. Lorsque nous avons certaines préoccupations, nous demandons à voir l’UAS (Unité d’Action Syndicale). Nous discutons, échangeons de manière cordiale avec eux (les syndicats, ndlr). Ils donnent leur point de vue, nous donnons notre point de vue. Il n’y a pas de nuages, à mon avis, avec le monde syndical.

Pensez-vous, comme certains, que les syndicats demandent trop au gouvernement ?

Placez-vous du côté des travailleurs, qui vivent certaines situations, qui ne sont pas au courant d’un ensemble de problèmes qui leur paraissent un peu trop complexes. Là, vous comprendrez que les revendications qu’ils font, eux-mêmes n’ont pas conscience que c’est trop. Maintenant, c’est au partenaire social de leur montrer justement que certaines revendications sont un peu trop excessives.

Et là, ce sont des discussions, il n’y a que le dialogue social qui peut permettre justement de résoudre cela. Il y a également que la formation qui permet aux travailleurs, aux syndicats de comprendre un certain nombre de choses. Le manque de formation d’un certain nombre de travailleurs les amène à des situations incongrues.

Je vous raconte une anecdote : il y a un ministère où le syndicat voulait aller en grève et le responsable (syndical, ndlr) a écrit une lettre au ministre. Il ne savait même pas quelle est la procédure à suivre pour déposer un préavis de grève. Le ministre l’appelle et lui explique quelle est la démarche à suivre en la matière.

Voyez-vous ! C’est pour cela je dis qu’il y a une question de formation qui se pose. C’est un de nos rôles justement, et nous pensons qu’au fur et à mesure que les gens vont acquérir un certain nombre de savoirs, le comportement va changer.


Le patronat est représenté dans le Haut Conseil du dialogue social, mais jusqu’à présent, on ne parle que de ce qui se passe dans le public… Et le privé ?

C’est ça le problème en fait. C’est un autre problème dans nos pays francophones. On compte sur le privé pour développer l’économie. Mais le privé, on n’en parle pas tant. Et c’est cela le vrai problème.

L’occasion vous est donnée d’en parler …

Nous avons rencontré le patronat, plusieurs fois, pour connaître aussi leurs préoccupations et voir comment nous pouvons contribuer à leur résolution. C’est cela le système francophone dont nous avons hérité. Et c’est malheureux.

Quelles sont (quelques-unes) les préoccupations du patronat ?

Ils ne nous ont pas totalement soumis leurs préoccupations, ni à l’endroit du gouvernement ni à l’endroit des travailleurs. Mais ce que je dirai, c’est que le patronat a été, depuis 2015 ou 2016, une des structures à s’engager dans ce qui s’est que la trêve sociale. Mais ça n’a pas abouti. Si le patronat a participé par exemple à la création du Haut Conseil du dialogue social, c’est parce qu’il s’est rendu compte que les structures bipartites qui existaient (patronat/syndicat) n’ont pas bien fonctionné.

Donc, elles n’ont pas pu prendre en compte un certain nombre de préoccupations et des travailleurs et du patronat. Nous avons rencontré le patronat, mais nous le rencontrerons de façon spécifique ; parce que nous aussi, on a un ensemble de préoccupations à leur exposer. Par exemple, il y a un ensemble de conventions que le patronat devait signer, en ce qui concerne les travailleurs dans certains domaines qui relèvent du privé. Il va falloir qu’on discute avec lui, qu’on lui fasse des propositions concrètes. Nous avons des plaidoyers de ce genre-là à mener. Mais, en retour, forcément, le patronat va, de manière claire et précise, donner ses doléances et préoccupations.

Avez-vous l’impression que le doute que les Burkinabè avaient au départ vis-à-vis de votre institution est levé ?

Sans avoir fait un sondage, je dirais simplement que nous déroulons notre action. Mais ce qui est certain, et je l’ai toujours dit, nous ne nous lancerons pas dans des gesticulations… Je n’ai jamais travaillé comme cela ; mon problème, c’est l’efficacité. Nous déroulons notre programme, nous faisons ce que nous estimons être et nous laissons le soin aux autres de juger.

Propos recueillis par Oumar L. Ouédraogo

Lefaso.net

Source : lefaso.net

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