Mouvement populaire de défense contre le terrorisme : « C’est une bombe à retardement », selon Laurent Kibora, expert en sécurité et développement

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Mouvement populaire de défense contre le terrorisme : « C’est une bombe à retardement », selon Laurent Kibora, expert en sécurité et développement

Dans la province du Bam, région du Centre-Nord, les populations, excédées par les exactions terroristes, veulent s’organiser pour assurer leur propre défendre. Elles réclament même des armes. Mais selon l’expert en sécurité et développement Laurent Kibora, cela est une mauvaise idée. Au cours d’une interview qu’il nous a accordée le 9 octobre 2019 dernier, il a estimé que cela constituait une bombe à retardement. Il se prononce également sur d’autres questions. Entretien !

Lefaso.net : Présentez-vous aux lecteurs de Lefaso.net.

Laurent Kibora : Je suis Laurent Kibora. Je suis expert en sécurité et développement. Je suis le directeur général du Cabinet de management stratégique en sécurité et développement. Je suis également membre de la commission d’élaboration de la politique nationale de sécurité.

Vous avez certainement eu vent de l’actualité qui prévaut actuellement dans la province du Bam. Des populations excédées par les attaques terroristes veulent s’organiser pour s’auto-défendre. Quel est votre point de vue en tant qu’expert ?

Les populations du Bam, face aux multiples exactions des groupes terroristes, ont effectivement décidé de se défendre. Quand elles sont sorties pour barrer les routes, elles ont dit qu’elles ne sont pas des affamés. Ce qu’elles veulent, c’est la sécurité ; c’est être protégées contre les groupes terroristes. A défaut de l’Etat pour les protéger, ces populations ont décidé de prendre une initiative qu’elles ont appelée « mouvement populaire de résistance au Bam ». Ce mouvement, pour moi, c’est la 3e plus grande erreur de notre pays.

Vous estimez que c’est la 3e plus grande erreur. Avant de développer cette question, expliquez-nous d’abord les deux autres précédentes erreurs.

La première grande erreur est venue des autorités politiques. Elles n’ont pas su prendre la menace terroriste au sérieux dès le début. Elles n’ont pas su prendre des mesures fortes, des engagements forts avec des solutions à ces problèmes dès le départ. On a l’impression que le problème a été plus ou moins négligé par nos autorités politiques.

La deuxième grande erreur est venue de notre système de défense. C’est-à-dire l’armée. Quand nos forces de défense et de sécurité ont commencé à vouloir lutter contre ces terroristes, elles ont vu qu’elles n’avaient pas les compétences. C’est une guerre asymétrique. Ce n’est pas une guerre conventionnelle. Le système de défense et de sécurité n’a pas fait un effort suffisant. Ils n’ont pas manifesté un engagement à la hauteur de la menace.

Cela consistait à chercher rapidement à identifier ceux qui nous attaquent ; quelles sont leurs forces et leurs faiblesses et comment nous devrons les combattre. Est-ce qu’il n’y a pas lieu de revoir nos formations, les compétences dont nous disposons ? Est-ce que nous avons la logistique nécessaire ? Est-ce que notre système de renseignement est efficace ? Je pense que le côté sécuritaire, on n’a pas pris le taureau par les cornes.

Alors nous revenons à la 3e grande erreur qui est l’autodéfense. Pourquoi vous estimez que c’est une erreur ?

La 3e grande erreur et la plus grave, c’est le fait que les populations veulent prendre des armes pour se défendre elles-mêmes. Dans la stratégie des groupes terroristes, ils sont toujours en avance sur nos Etats. Ils nous poussent à commettre des erreurs. Dans les médias, on a parlé de couteau à double tranchant en voulant qualifier cette résistance populaire. Moi, je dirai que c’est une bombe à retardement. Cette bombe ne va pas servir pour détruire les terroristes, mais pour nous détruire nous-même. C’est comme si nous creusions notre tombe nous-même.

A vous entendre, il n’y a pas du positif dans cette volonté populaire.

Si. Il faut aussi saluer ces initiatives. Au-delà des dangers qu’elles comportent, il y a surtout la chose la plus positive et la plus extraordinaire qu’est le rejet du terrorisme. Si les populations sont capables de se révolter, de vouloir prendre les armes, ça veut dire qu’elles ont rejeté catégoriquement le terrorisme. Elles l’ont dit elles-mêmes. Elles ont appelé leurs frères qui sont dans les groupes terroristes à déposer les armes.

Finalement, comment les choses doivent être gérées ?

Les choses doivent être gérées stratégiquement, avec des longueurs d’avance, avec des anticipations. Nous devons nous poser des questions. Si nous prenons la résistance française avec Jean Moulin, Charles de Gaulle, c’est une résistance qui était organisée. C’est une résistance qui savait qui était l’adversaire, comment il se déplaçait, quelles étaient ses forces et ses faiblesses. Chez nous, c’est une guerre asymétrique. Ils frappent et ils disparaissent.

Comment faire une résistance et vouloir prendre des armes contre ces personnes ? Il y a la menace sur les droits humains. Il risque d’avoir des exécutions sommaires. Quand le peuple se rend justice, cette justice est toujours contraire aux droits humains. Le pays va maintenant basculer dans le chaos. C’est ce que les groupes terroristes recherchent.

On peut certainement exploiter cette initiative. Vous ne pensez pas ?

Il y avait les brigades populaires de vigilance pendant la Révolution (août 1983-octobre 1987). Elles ont été instaurées par le président Sankara et ses collaborateurs. Elles consistaient à faire de tout citoyen un acteur de renseignement. Tout le monde se connaît. Tout le monde sait qui est qui. Quand il y a des informations qui remettent en cause la cohésion, l’intégrité humaine, qui remet en cause le pouvoir en place, rapidement l’information remonte à la Permanence.

La Permanence transmet ensuite ces informations à qui de droit et des actions étaient prises. Donc, nous aurons beaucoup à gagner à aller dans ce sens. Un sens de résolution pacifique et non une résolution violente. Ceux-là même qui sont chargés de les combattre, ils ont du mal à venir à bout de ces groupes. Ce ne sont pas les populations qui vont prendre des armes qui vont y arriver. C’est pour ça que je dis qu’il faudrait que nous essayions de baliser et de ne pas laisser les choses aller dans tous les sens.

Jusque-là, il y a peu de revendications des auteurs des différentes attaques. En tant qu’expert de la sécurité, dites-nous quels sont les groupes terroristes qui nous attaquent.

Ces groupes terroristes ont envoyé un message dans leur réseau, sur Internet, il y a deux mois. Ils ont dit clairement ce qu’ils reprochent au Burkina. Ils reprochent au Burkina d’être un collaborateur fantoche des puissances coloniales. Ils disent que nos armées sont des armées de façade, de location, et qu’ils vont discipliner nos armées. Ils disent que les puissances occidentales viennent nous faire la force, qu’elles pillent nos richesses.

Ils disent qu’ils ne sont pas des terroristes mais des djihadistes. Ils disent qu’ils se battent pour protéger les musulmans. Pour eux, cette appellation de terroriste est injuste et incorrecte. Ils disent que le régime actuel est illégitime. Pour eux, l’ancien régime a été victime d’un coup d’Etat. Donc, c’est une injustice. Ils disent qu’au-delà de cette injustice, le régime est corrompu. Ce régime va même dans le sens contraire des valeurs même de bonne gouvernance et des valeurs démocratiques. Clairement, ils ont exprimé leurs griefs. C’est le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM).

Finalement, quels sont les groupes qui opèrent au Burkina ?

Il y a deux axes de groupes terroristes qui opèrent au Burkina. Il y a l’axe Al-Qaeda et le groupe Etat islamique. L’axe Al-Qaeda, avec à sa tête le GSIM dont le patron est Iyad Ag Ghali. Dans ce groupe, il y a le Front de libération du Macina de Amadou Koufa, Al-Mourabitoune de Mokhtar Belmokhtar, le Moujao, la Katiba de Keïta. En dessous de ces groupes, il y a des groupuscules qui sont là, qui tirent profit de cette situation de chaos. Ce sont les coupeurs de routes, les braconniers, les trafiquants de drogue et de cigarettes. Il y a ceux qui sont dans le business de la migration.

Qui est donc le groupe Etat islamique ?

L’Etat islamique est en train de se propager dans les pays sous-développés. C’est l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS). Son patron est Adnan Al Sharawy. Sa tête est mise à prix à hauteur de 5 millions par l’Etat américain. Lui, il a aussi ses Katibas. Dans ce groupe, il y a les coupeurs de routes, les braconniers… surtout que lui, il intervient au niveau du Triangle de la mort. Ce sont les trois frontières : Burkina, Niger et Mali.

L’Est du Burkina étant très boisé, des groupes ont profité pour faire leurs trafics. Certaines formations sont gratuites. Si vous avez le besoin, vous venez avec vos hommes. Au niveau du Mali, il y a des zones comme Ménaka, inaccessibles à l’armée malienne. Il y un marché d’armes. On dit même que la kalachnikov est à 60 000 F. Ce sont ces groupes qui interviennent au Burkina. Il y a même le groupe Ansarul Islam qui est dans cet axe. Ces groupes souvent se rendent service. Il existe des passerelles entre ces groupes.

Pour venir à bout du phénomène du terrorisme, que préconisez-vous ?

J’ai toujours préconisé, dans ce problème, une solution pacifique, une solution non-violente. Le problème du terrorisme, les grandes puissances l’ont démontré : les Etats-Unis, malgré leur puissance militaire, n’arrivent pas à vaincre les Talibans en Afghanistan. Malgré la force Barkhane, la MINUSMA au Mali dans notre sous-région, les terroristes continuent à frapper peut-être même plus fort. Si vous prenez les attaques des camps de Mondoro et de Boulkessy, le GSIM avec ses alliés ont délogé l’armée malienne.

Il a fallu que la force Barkhane et la MINUSMA les pilonnent pour que les Maliens puissent réintégrer les camps. Ça veut dire que ce problème, ce n’est pas par la violence, par la force militaire que nous viendrons à bout. Il faut de la responsabilité citoyenne de tout un chacun. Chaque Burkinabè doit se dire que qu’il est responsable, qu’il est engagé contre le terrorisme, qu’il dit non à l’extrémisme violent, qu’il dit non à la stigmatisation.

Etre Peulh n’est pas égal à être terroriste. Chaque Burkinabè doit se dire : je ne vais pas m’enrôler dans des groupes terroristes pour tuer mes frères burkinabè. Chaque Burkinabè doit se dire qu’il ne doit pas être un facilitateur pour les groupes terroristes. Si vous prenez par exemple, dans une province éloignée, on dit qu’un infirmier a demandé une avance de salaire. Il n’a pas eu et il est allé monnayer ses compétences dans un groupe terroriste parce qu’il paie bien. Où est la responsabilité citoyenne du Burkina dans de tels cas de figure ? Pour venir à bout du terrorisme, c’est un assemblage de solutions. La solution n’est pas unique, ni univoque, encore moins rectiligne.

Il faut créer des emplois pour les jeunes. Il faut prendre au sérieux la question des Peulhs et arrêter de les stigmatiser. Le problème de Yirgou est une chose qui ne doit plus se répéter. On doit prêter une oreille attentive aux cadets sociaux. Ce sont les femmes, les jeunes. Il y a beaucoup de droits qui sont refusés aux femmes en milieu rural. Il faut tenir compte des minorités ethniques. L’éleveur et l’agriculture doivent pouvoir cohabiter.

Le Peulh et le Dogon doivent pouvoir cohabiter. Nous devons revenir sur nos valeurs sociales de résolution de conflit pacifique qui passe par la parenté à plaisanterie, la chefferie. En dernier lieu, la solution à ce problème est politique et diplomatique. Si vous voyez des pays comme l’Algérie, la Mauritanie, des pays même que vous ne pouvez pas soupçonner de parlementer avec les terroristes, le font en cachette. Le Burkina Faso était inscrit un peu dans cette dynamique plus ou moins dans les temps passés. Donc, ce dialogue doit être noué avec ces groupes-là.

Ce n’est un pas un dialogue qui est fait par n’importe qui. Nos dirigeants devraient commencer à chercher des personnes qui ont les qualités, qui ont les ressources, qui sont écoutées. Peut-être qu’il arrivera un moment où on n’aura plus de choix que de négocier alors qu’on n’a pas un bon système de négociation. Chaque fois qu’un problème se pose, on voit qu’on n’a pas la bonne solution. Notre armée est en difficulté devant les terroristes parce que nous n’avons pas anticipé pour dire face à cette menace, voilà comment vous devez former les gens, voilà comment vous devez les déployer…

Il y a des critiques contre les puissances occidentales. Ce seraient elles qui soutiennent les groupes terroristes.

Moi je dirai que ces critiques sont une aberration. Ces critiques sont carrément fausses. Ces pays n’ont pas intérêt à voir nous, nos pays, s’écrouler. Ces pays font le commerce avec les pays sous-développés. Ces pays ont besoin de débouchés. Ils ont besoin des marchés pour écouler ce qu’ils produisent. Si nous allons dans ces considérations, nous ne nous en sortirons jamais. Actuellement la France a son linge sale, les Etats-Unis aussi.

Ce sont des pays qui ont des difficultés chez eux et qui ne sont pas à l’abri du terrorisme. N’allez pas me dire que ce sont les Etats-Unis qui sont allés créer un Ben Laden pour venir bombarder leurs Tours jumelles. N’allez pas me dire que la France va créer des terroristes pour venir les attaquer au Bataclan ou à Charlie Hebdo ! L’analyse que nous pouvons faire, c’est que les puissances occidentales tirent profit de ces groupes terroristes.

Moi je dirai que c’est de bonne guerre. Comme Charles de Gaulle l’a dit, la France n’a pas d’ennemis, elle n’a que des intérêts. Cela est valable pour tous. Chacun prêche pour sa chapelle. Chacun défend son patrimoine. Chacun cherche à se développer et, souvent, malheureusement au détriment de l’autre. Chaque pays essaie de tirer le maximum de profit de toute situation qui se présente.

Des pays du Golfe aussi sont souvent cités comme les bras financiers des groupes terroristes.

J’ai suivi une émission dans une chaîne de télé où ils ont retracé l’historique du soutien de l’Arabie Saoudite aux groupes terroristes. Cela, jusqu’à ce que, eux-mêmes arrivent à être les victimes des terroristes. C’est là qu’ils ont compris le danger, la menace que, eux, ils soutenaient. C’est en ce moment qu’ils ont commencé à collaborer avec les Etats-Unis. Ils étaient les plus grands pourvoyeurs de renseignement.

Le terrorisme est un business sous une autre forme, sous un autre visage. Dans ce business, il y a les trafiquants d’armes, il y a les trafiquants de drogue, il y a les hommes politiques qui les utilisent pour leurs fins. Il y a des opérateurs économiques qui veulent s’enrichir. Chacun tire profit de cela. C’est pour ça je dis qu’aller avec des armes pour combattre les terrorismes, vous n’arrivez pas avec les forces en place.

Entretien réalisé par Dimitri OUEDRAOGO

Lefaso.net

Source : lefaso.net

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