Kounkounfouanou ou les oubliés de la guerre des terres

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Lorsqu’il fuyait la Côte d’ivoire en 2005 suite à la crise post-électorale, Yemdaogo Yelbi était loin d’imaginer qu’il vivrait une situation qui lui arrachera sa femme et son unique enfant dans son pays, le Burkina Faso. A Kounkounfouanou où il a trouvé refuge après son arrivée, il a dû quitter cette terre fertile, expulsé, dix ans après en 2015. Sa femme, traumatisée, s’est suicidée et quelque temps après, c’est son unique fils qui rendra l’âme et ce, en 2016. Les yeux baignant dans ses gouttes de larmes, Yemdaogo Yelbi, comme bien d’autres d’habitants de Kounkounfouanou, un hameau de culture situé à environ 70 kilomètres de Fada N’Gourma, a pris son courage à deux mains pour revenir vivre, malgré les menaces de déguerpissement, sur les rives de la rivière aux tortues.

16 juin 2015 – 16 juin 2017. Cela fait deux ans jour pour jour que les 7.000 âmes vivant à Kounkounfouanou (la rivière aux tortues en Gourmatchéma) avaient été de déguerpies pour avoir occupé une zone pastorale. Sans exception, ils gardent tous un souvenir douloureux des évènements qui se sont produits il y a de cela 2 ans dans leur hameau de culture à l’instar de Yemdaogo Yelbi. Des exemples de son cas sont légions.

Quelques mois après leur fuite, les populations n’ont pas tardé à revenir dans leur Kounkounfouanou. Dès mars 2016, les premiers habitants étaient de retour pour défricher les champs et préparer les semences, car n’ayant pas trouvé logis adéquat et terres cultivables ailleurs. Mais préalablement, Kounkounfouanou a une longue histoire. Dans la vidéo qui suit, nous vous proposons toute l’histoire, le vécu de ces populations chassées de leur habitat sans proposition de relogement.

Vidéo – « Tous nos droits sont violés » (Moussa Diabouga)

Burkina 24

Le vendredi 16 juin 2017, l’équipe de Burkina 24 qui s’est déplacée sur le site a été accueillie par une centaine de personnes, des habitants de Kounkounfouanou partis et revenus malgré eux sur les terres où ils vivent depuis 1983. Les poignées de mains sont chaleureuses. Les sourires paraissent et quand l’heure des témoignages arrive, les visages deviennent plus fermés, les yeux vers le ciel comme pour ressusciter les moindres rayons de souvenir afin de narrer cette journée fatidique du 16 juin 2015 où « tout obstacle sauf naturel » a été balayé. 

Sous l’ombre du grand arbre du « village » (légalement, l’administration ne reconnait pas le village, ndlr), nous avons pris place. En face de nous, Moussa Diabouga qu’on peut désigner comme le porte-parole de la communauté et un des fondateurs de Kounkounfouanou explique que leur seule revendication, c’est que « leur droit soit réparé ». A l’en croire, si un site d’accueil leur est trouvé, ils n’hésiteront pas y aller.

Mais pour le moment, les problèmes sont nombreux puisse qu’après le déguerpissement, ils se sont dispersés. Certains sont rentrés à Natiaboani, à Fada N’Gourma, et d’autres ont traversé la frontière pour rejoindre le Bénin, le Togo. Des familles se sont ainsi divisées.

« Comment comprendre qu’on chasse des agriculteurs d’une zone censée être réservée à l’élevage et laisser des exploitants miniers ? »

Sara Namountougou, élève en classe de Cours moyen première année (CM1) en 2015,  raconte sa journée du 16 juin : « on était en classe, on est venu nous chasser et détruire les maisons des enseignants, enlever toutes les fenêtres. Ensuite on est venu brûler nos maisons, frapper les gens. Tous nos grands frères ont fui. C’est nous qui ramassions les affaires. On n’a rien récolté ». Et depuis 2015, Sara n’a plus rejoint une salle de classe. Ici, le « on » fait cas des Forces de défense et de sécurité. « Seule la douane » était absente lors de la répression, indique Moussa Diabouga.

Sara Namountougou: « on était en classe, on est venu nous chasser »

Mme Bernadette Pougouri/Hanro, mère éducatrice et agent itinéraire de santé à Kounkounfouanou estime les 7.000 personnes qui vivaient à Kounkounfouanou oubliées. « On nous a totalement oubliés. Jusqu’à présent, on ne parle pas de nous », soupire-t-elle. Malgré ce délaissement de la part des autorités et cet « oubli», la vie reprend sur les rives de la rivière aux tortures.

Une des 4 pompes d’eau a été réparée pour avoir de l’eau potable dans le village. Çà et là, les briques calcinées il y a de cela 2 ans laissent fleurir à leur place des maisons. Les champs ont repris forme.

Aussi, Kounkounfouanou disposait d’une école dûment construite par l’Etat. Mais depuis les évènements du 16 juin 2015, elle est fermée et les enseignants qui y exerçaient ont abandonné les craies. « A cause de la fermeture de l’école, certains enfants ont rejoint les sites d’orpaillage », relate Mme Bernadette Pougouri/Hanro.

Si certains élèves ont pu avoir des tuteurs dans les villes et villages environnants, ce n’est pas le cas de la majeure partie des 150 écoliers qui occupaient les bancs de l’école de Kounkounfouanou. « Je demande à l’Etat de revoir l’école », lance la mère éducatrice qui vit à Fada N’Gourma avec certains de ses enfants. Outre l’éducation, Mme Hanro intervenait également dans le hameau de culture en qualité d’agent volontaire de la santé.

Du fait des évènements, la bâtisse en banco qui servait de « centre de santé » a été intégralement décimée. « On faisait le vaccin de la polio et on avait au moins 90 enfants. Mais jusqu’à présent, il n’y a rien. Les mères sont obligées d’amener les enfants à Natiaboani (environ 27 kilomètres de Kounkounfouanou, ndlr) », confie Mme Hanro. « Actuellement, il y a des morts à cause du manque d’eau potable, manque de moustiquaire pour les femmes en situation de grossesse et à cause du cyanure », poursuit l’agent itinérant de santé.

Kounkounfouanou ou les oubliés de la guerre des terres
Yemdaogo Yelbi était loin de savoir qu’il perdrait sa femme et son unique enfant après les évènements

Effectivement, à moins d’un kilomètre du village, nous avons constaté la présence d’un site d’orpaillage à base de cette substance létale. Plus loin, c’est un énorme cratère d’une profondeur de 60 mètres laissé à l’abandon. Selon les habitants, c’est un site d’exploitation qui a vu le jour depuis 2006, année du commencement de leurs déboires. Pour Moussa Diabouga, c’est la découverte de l’or qui est à la base de leur déguerpissement sinon, interroge-t-il, « comment comprendre qu’on chasse des agriculteurs d’une zone censée être réservée à l’élevage et laisser des exploitants miniers ? ». Une guerre des terres qui ne dit pas son nom ?

Le lundi 19 juin 2017, le Premier ministre Paul Kaba Thiéba a été interrogé sur le sort des habitants de Kounkounfouanou et voici sa réponse : « C’est une question que nous allons examiner. Je vais immédiatement demander un rapport au ministre en charge des mines et au ministre en charge de l’Administration territoriale pour faire le point sur cette affaire qui me semble être sérieuse ».

Kounkounfouanou ou les oubliés de la guerre des terres
Même à la surface de la terre, on gratte pour chercher de l’or à Kounkounfouanou

Ignace Ismaël NABOLE

Burkina 24

Burkina24.com