Education : Repenser notre école pour l’articuler avec nos réalités socio-économiques

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Education : Repenser notre école pour l’articuler avec nos réalités socio-économiques

Porter sa réflexion sur l’éducation et oser la partager avec l’autre, c’est prendre à la fois le risque, le plaisir et l’engagement de se soumettre au sévère jugement des hommes et de l’histoire. En effet, se proposer d’interroger un domaine comme celui de l’éducation dans un contexte de perte de notre identité nègre, perte voulue, acceptée et applaudie malheureusement par notre jeunesse en manque de repères est assez, sinon trop osé. Le risque est encore plus élevé quand on a l’outrecuidance de porter la réflexion sur le vaste champ des relations entre l’éducation et la société.

Ce champ est si étendu qu’il faut envisager un livre pour prétendre le couvrir. Loin de nous donc l’ambition de vider le sujet à travers quelques lignes. Mais si tout le monde convient que comprendre les liens qui existent entre l’éducation et la société aide à comprendre un système éducatif, et alors à réussir l’éducation, le risque mérite bien d’être pris. Afin de ne pas manquer le sujet, nous sollicitons l’autorisation au lecteur de circonscrire notre analyse aux rapports entre l’éducation et la société. Précisément, aux interactions, aux interrelations, en un mot aux influences mutuelles qui existent entre les deux(2).

Dans un monde en proie à toutes les adversités, marqué par des crises inédites entrainant des ruptures permanentes dans toutes les sociétés, revisiter les rapports entre l’éducation et la société devient un exercice incontournable pour toute nation qui veut survivre aux bouleversements actuels que connait l’humanité en ce siècle naissant. L’éducation est consubstantielle à la société. Nul ne pourrait dissocier l’une de l’autre et remettre ce lien en cause. C’est à comprendre qu’il n y a pas de société sans éducation ni d’éducation sans société. A chaque société et époque, correspond une éducation donnée.

De l’antiquité gréco-romaine à nos jours, les conceptions et les moyens de l’éducation ont ainsi évolué. Ces entendements vont de l’exaltation des vertus du citoyen et du soldat à celle de la liberté et du bonheur, en passant par la formation de l’Homme pour le ciel, la culture du beau et du juste. On l’aura compris, l’éducation, qui n’est rien d’autre que le processus d’humanisation de l’Homme, a toujours tenu, tient et tiendra encore pour longtemps sinon pour toujours une place fondamentale dans toute société. Elle est à la fois produit et facteur de la société. En effet, chaque société définit les contenus, les objectifs et les moyens de l’éducation qu’elle envisage pour ses membres.

Ainsi, dans l’Afrique traditionnelle, les veillées, les contes et légendes, les camps d’initiation étaient des opportunités et des cadres privilégiés d’éducation et de formation de la jeunesse. Et, il était du devoir des adultes, en tout temps et en tout lieu, en toute circonstance de veiller à la bonne conduite des jeunes. Fodé DIAWARA l’a si bien dit : « L’enfant est (donc) constamment face au groupe et reçoit les éléments de sa formation du groupe tout entier. » Aujourd’hui encore, subsistent des sociétés africaines qui font de l’initiation un cadre privilégié d’éducation. C’est le cas des Bobos, pour ne prendre que l’exemple de ce peuple, avec leurs rites initiatiques au ‘‘do’’.

L’école n’est donc pas le fait de l’occident, si l’on considère qu’elle est dans toutes les acceptions du concept, un cadre d’éducation et de formation de la jeunesse conçu par la société. Suzanne MOLLO nous instruit justement, au sujet de celle moderne et d’origine occidentale, que « l’école est une expression privilégiée de la société qui lui confie le soin de transmettre aux enfants les valeurs culturelles, morales, sociales qu’elle juge indispensables à la formation d’un adulte et à son intégration dans son milieu. » Cette institution scolaire qui s’est imposée aux africains est un exemple illustratif d’uniformisation de l’éducation dans la société. Comme l’éducation traditionnelle africaine, elle a entre autres pour vocation l’appropriation par la jeunesse des valeurs de la société, l’apprentissage de la vie sociale, de la citoyenneté et la promotion du développement.

Les attentes de la société vis-à-vis de l’école, pour ainsi dire de l’éducation, sont profondes et légitimes. Toutes les réformes scolaires, au Burkina Faso comme partout à travers le monde, ont pour vocation de répondre justement aux attentes de la société à un moment donné de son histoire. On l’a vu avec ‘‘la voltaïsation’’ des programmes d’histoire et de géographie au lendemain de l’indépendance de notre pays. On l’a vu aussi avec l’espoir porté par l’école sous la révolution d’août 1983. Sous ce régime, les révolutionnaires n’avaient pas eu le temps de réaliser leur rêve : faire de l’institution scolaire un cadre de préparation des défenseurs de cette révolution, capables de contribuer au développement endogène du Burkina Faso. Aujourd’hui encore, l’on parle de réforme du système éducatif burkinabè jugé inadapté. Voici un sujet très simple à comprendre mais qui donne du fil à tordre à toute une nation. Et pourquoi donc ?

Les burkinabè sont dans leur majorité agriculteurs, éleveurs sinon agro-pasteurs mais aussi artisans. Notre école doit de ce fait être pensée dans la perspective d’une valorisation de ces trois domaines afin d’en faire les leviers du développement du pays. Il s’agit de faire en sorte que les sortants de l’école soient capables d’une part de développer l’artisanat, l’agriculture et l’élevage et d’autre part, d’exercer des métiers liés à ces secteurs. Cela ne voudrait pas dire qu’il faut refuser l’ouverture aux autres et au monde du petit burkinabè. Mais il est indéniable qu’éduquer et former sont des entreprises qui doivent consacrer l’ancrage de l’individu dans son milieu et non de l’en éloigner. Et comme la majorité des sortants de nos écoles retournent aux activités exercées par leurs parents, c’est-à-dire à l’agriculture, à l’élevage et à l’artisanat, les programmes éducatifs gagneraient à tenir compte de cette réalité. Pour être précis, nous devons penser une éducation qui correspond à nos réalités et à nos besoins et qui peut produire ceux qui seront capables de promouvoir à la fois nos valeurs et les domaines porteurs de notre promotion individuelle et collective.

« L’homme que l’Education veut réaliser en nous, n’est pas l’homme tel que la nature l’a fait, mais tel que la société veut qu’il soit. Et elle le veut tel que le réclame son économie intérieure. » disait Durkheim. C’est ce qu’il faut comprendre et jeter dans les oubliettes de l’antiquité, toutes les démarches qui nous éloignent de nos valeurs et de nos réalités économiques et culturelles. Une école qui ne part pas des valeurs et des cultures du milieu n’est qu’un logiciel permettant de produire des produits impropres sinon nuisibles à la consommation. Une éducation n’a de sens que si elle a une réelle articulation avec la société qui l’a conçue et mise en œuvre. Il se trouve qu’une société en totale déliquescence ne peut que secrétée une école à son image. Et une école inadaptée ne peut qu’être cause de la déliquescence de la société qui l’a enfanté. Espérons que le Burkina Faso saura éviter l’une ou l’autre de ces situations.

Elhadji BOUBACAR
Inspecteur de l’Enseignement du 1er Degré à Dori
Contacts : 70 10 05 50/78 64 08 70
Mail : [email protected]

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