Culture, diversité des cultures, et acculturation(s) au Burkina Faso

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Il arrive qu’en l’homme le mot culture suscite une grande fierté, comme si à lui seul ce mot suffisait pour décrire le « nous » auquel souscrit celui ou celle qui l’énonce, comme s’il était (c’est la force du langage) à la fois contenant et contenu, et qu’il suffisait de dire « C’est ma culture » pour qu’un contenu “particulier” active dans l’esprit de l’homme à la fois reconnaissance et obéissance, même si ce contenu lui est inconnu, ou même s’il est corrompu, rongé, déformé voire détruit par divers processus d’acculturation, et s’il n’en reste qu’une enveloppe vide.

D’autres mots suscitent une grande fierté. Le plus fameux chez nous est celui qui nous identifie, et sans distinction de genre nous attribue une culture nationale : Burkinabè.

Je suis burkinabè (et j’en suis fier), tu es burkinabè, il est, elle est burkinabè, nous sommes burkinabè ! Et ma fierté d’être burkinabè vient du contenu que son étymologie lui confère : l’intégrité.

Elle a pourtant été durement mise à mal, l’intégrité, durant le quart de siècle qui a précédé octobre 2014, à tel point que la corruption dominante, quasiment généralisée, équivalait à un processus d’acculturation. Le mot qui nous désignait perdait peu à peu de son sens, cette richesse n’était plus partagée, ou si elle était encore « un patrimoine bien inscrit dans le cœur de chaque Burkinabè », elle s’y était retranchée comme un mythe honteux, pour certains un presque inavouable secret. Aussi l’insurrection d’octobre 2014 a-t-elle été une véritable révolution culturelle qui a redonné au mot Burkinabè tout son sens, et à ceux qui le portent la fierté de le porter ; mais aussi elle est l’occasion, pour chacun de nous, et pour l’État, d’en restaurer le contenu culturel. Car l’intégrité est une culture, à partager, à nourrir, à valoriser et à transmettre.

Le processus d’acculturation des années Compaoré a eu toutefois une conséquence qu’il faut mettre en lumière. Un glissement de sens s’est opéré. L’intégrité, fondement de la “chose publique”, de l’autorité morale de la république burkinabè sous l’impulsion du président Sankara, en se retranchant dans le cœur de chacun, a changé de nature ; de “chose publique” elle est devenue affaire privée, s’est indivisualisée ; du “Nous”, elle est passée au “je”. Désertant l’État, puis élevée vaguement en 2012 au rang de coutume ou de tradition lorsque l’autorité morale de l’État a été transférée en la personne du Moogo Naaba de Ouagadougou, l’intégrité s’est trouvée sans autre support “initiatique” commun à tous, pour sa transmission de génération en génération, que celui de mythe dormant.

Mais la révolution d’octobre 2014, par son seul mouvement, par la secousse qu’elle a produit, a réactivé le mythe et élevé définitivement l’intégrité au rang de tradition nationale, par le fait que la plupart de ceux qui étaient dans la rue étaient trop jeunes pour avoir bu à la source, connu la révolution génératrice de cette puissante force morale qu’est l’intégrité, trahie par qui on sait, et qu’il faut désormais restaurer. L’État nouvellement élu semble s’y employer, mais nous l’entendons vanter davantage la restauration de l’autorité de l’État, que celle de son intégrité. Nous ne pouvons que souhaiter une restauration de l’autorité de l’État (le simple fait de l’énoncer suppose qu’elle avait été dissolue, pour ne pas dire dissoute, confondue avec les autres autorités, coutumières et religieuses), en conséquence nous souhaitons une restauration effective de l’autorité, non pas au sens policier du terme, mais au sens de sa distinction d’avec les autres autorités du pays.

Une démocratie-enfant au dos de sa mère-culture

« Nous sommes une démocratie au dos de sa mère, qui a besoin d’être allaitée, de grandir… » nous a écrit un Burkinabè de la diaspora de RCI, tout en précisant qu’ « il n’y a pas de meilleure mère que sa culture ».

Nous ne pouvons qu’approuver cet énoncé, aussi la mère-culture de chaque Burkinabè est avant tout la culture de son ethnie, mais la mère-culture de la démocratie burkinabè ne peut qu’être nationale à visée panafricaine, et non ethnique, à moins d’être pluriethnique dans un rapport égalitaire, mais est-ce possible dès lors que certains chefs ont du pouvoir et d’autres non ? Quoi qu’il en soit, la démocratie burkinabè, si elle est républicaine, ne peut relever exclusivement d’une seule ethnie du Burkina Faso, quelle qu’elle soit [néanmoins nous pensons ici, forcément, aux Mosse, parce qu’ils sont majoritaires en nombre, mais aussi pour des raisons historiques. L’anthropologue Michel Ysard, dans Moogo. L’Émergence d’un espace étatique ouest-africain au XVIesiècle, (Paris, Karthala, 2003, p. 87) a montré que les Mosse du Plateau central ont entretenu depuis le début de leur histoire un “fantasme d’unicité” qui n’a pu connaître de réalisation avant la conquête coloniale]. Ajoutons que le Burkina Faso est toujours dans une relation de reconnaissance ambigüe avec les Mogho Naaba de Ouagadougou qui ont lutté, de 1932 à 1947, pour la restauration de la colonie de Haute-Volta. Quelles qu’aient été les raisons de leur lutte, sans elle le Burkina Faso n’aurait jamais vu le jour.

Mais si la maman-culture burkinabè, qui allaite son enfant-démocratie à vocation panafricaine, est nationale et non ethnique, observons sa généalogie : elle est née coloniale avant qu’une très relative indépendance lui ait “offert” un semblant d’apparence africaine, tout en restant sous tutelle du colonisateur par la puissance occulte de la France-Afrique, jusqu’à la révolution sankariste : révolution culturelle par l’intégrité, et résolument panafricaine ce qui a causé sa perte, par la trahison et les meurtres que l’on sait. Mais mère-culture est aussi sous tutelle du colonisateur grâce à l’école, qui formate les cerveaux à la raison blanche et n’a jamais réussi à se substituer à l’école de la brousse, à transmettre quoi que ce soit d’une culture africaine (hormis la geste de la princesse Yenenga, comme si elle était le mythe fondateur du pays entier ; là aussi on retrouve le fantasme d’unicité des Mosse). Même la période révolutionnaire a échoué à inventer une “école africaine”.

La démocratie a été importée, pour les intérêts du colonisateur, dans le but d’unifier ce qui a priori ne pouvait pas l’être [c’est pourquoi la langue officielle du pays ne peut être qu’une langue étrangère], tout comme l’ont été les religions du Livre, importées elles aussi, à vocation unificatrice elles aussi, donc et par définition, vecteurs d’acculturation. La boucle est bouclée, elle dit sans ambigüité que mère-culture est acculturante pour ne pas dire destructrice, non pas de son enfant-démocratie, mais de la diversité des cultures qui, d’un point de vue panafricain, la fondent, et s’il est remarquable que les sociétés sans État ne se plaignent pas d’acculturation, c’est que l’érosion de leur culture ne se voit pas vraiment, jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Beaucoup d’attention devrait être accordée à la maman-culture burkinabè pour la libérer de toutes les tutelles qui, mine de rien, l’entravent toujours, afin que son enfant-démocratie grandisse en panafricaine convaincue et parvienne à s’épanouir au mieux ; mais il appartient aussi à chaque culture de se préserver pour ne pas disparaître de la magnifique diversité du paysage culturel burkinabè qui, au-delà des frontières, est, lui aussi, panafricain.

Jacques Zanga Dubus
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