Crise à la Fédération de lutte : « Les lutteurs ont boycotté le championnat par solidarité avec le capitaine »

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Crise à la Fédération de lutte : « Les lutteurs ont boycotté le championnat par solidarité avec le capitaine »

En marge du championnat national qui s’est tenu les 26 et 27 avril 2019, la Fédération burkinabè de lutte a tenu une assemblée générale extraordinaire avec à l’ordre du jour le cas de lutteurs et de responsables de clubs qui auraient, par séquestration ou achat de conscience, empêché des athlètes de prendre part audit championnat. Plus d’une dizaine de lutteurs et des responsables de clubs dont Rufin Paré, président de Zénith club de Ouagadougou, sont suspendus de toutes les compétitions nationales jusqu’au 31 décembre 2020. Suite à cette décision, Rufin Paré nous donne, dans cette interview, son ressenti. Il nie les accusations portées contre lui et promet de toujours œuvrer pour le développement de la lutte.

Lefaso.net : Votre nom a été au devant de l’actualité sportive ces derniers jours parce qu’avec des lutteurs, vous êtes suspendus de toutes les compétitions de lutte par la Fédération pour avoir séquestré des lutteurs afin de les empêcher de participer au championnat national. Que s’est-il réellement passé ?

Rufin Paré : Je vous remercie de nous donner la parole afin de dire ce qui s’est réellement passé dans cette affaire. On dit chez nous que lorsqu’il y a une situation, on ne juge pas une seule parole. Nous avons lu dans les médias et sur les réseaux sociaux les déclarations du président de la Fédération de lutte, Pierre Badiel, sur les raisons qui ont concouru à notre suspension.

Nous prenons acte de la décision mais nous estimons que les raisons avancées ne la justifient pas. Il parle d’abord de séquestration, et pour moi, le mot n’est pas approprié à moins qu’il ne veuille coller avec l’actualité marquée ces derniers temps par des prises d’otage et autres séquestrations. Lorsque vous parcourez la liste des lutteurs qui ont été suspendus, ils sont du Sourou, du Boulkiemdé, du Mouhoun, du Kadiogo et d’autres provinces. Je me demande alors de quels moyens nous disposons pour construire un grand mur afin de séquestrer tous ces lutteurs. Si je prends le Boulkiemdé, il n’y a eu aucun participant. Est-ce que Rufin peut rester à Toma et séquestrer des lutteurs à Koudougou ?

Aussi, s’il y a eu une séquestration, est-ce qu’il y a eu une plainte auprès des autorités ? Est-ce qu’un lutteur s’est plaint auprès des autorités attitrées pour avoir été séquestré ? Pas à ma connaissance.

Le président de la Fédération a aussi parlé d’enlèvement. Je voudrais faire remarquer qu’il est difficile d’enlever un lutteur. Ils sont réputés être forts et robustes. Est-ce que moi je peux enlever un lutteur ? Non. Je crois aussi que ce mot n’est pas approprié.

Il vous est aussi reproché d’avoir donné de l’argent à des lutteurs pour boycotter le championnat…

Si j’avais ces moyens, j’aurais organisé une compétition de lutte parce que j’aime voir les beaux combats. Si je dois utiliser de l’argent pour soudoyer un lutteur, je préfère l’utiliser pour organiser des combats.

Il est pourtant ressorti que certains lutteurs qui avaient même leurs sacs à la gare ont finalement renoncé à se rendre à Boromo. Comment expliquez-vous cela ?

Le lutteur en question a décidé de ne plus aller à Boromo parce qu’il a su que son grand-frère qui l’accompagnait dans l’arène n’y allait pas. Vous savez, les lutteurs ont des liens forts entre eux. Si celui qui te prodigue des conseils avant le début des combats n’est pas du voyage parce qu’il y a un problème, quelle raison as-tu de te rendre à la compétition ? C’est cela la raison.

On n’a pas besoin pour le boycott d’enlever quelqu’un ou aller le chercher à la gare. Les lutteurs sont aujourd’hui conscients du travail de sensibilisation sur leurs droits qui est en train de se faire. Ils savent maintenant que les primes qu’ils vont toucher avec leurs cartes nationales d’identité sont véritablement pour eux. Maintenant, si le lutteur veut, il peut volontairement prélever dans sa prime donner à son entraineur ou à un coéquipier parce qu’il lui a été utile dans l’arène. Mais il n’est pas question aujourd’hui que quelqu’un, sous prétexte qu’il est un entraineur ou un dirigeant de sport, prélève à sa guise sur les primes d’un lutteur.

La sanction est tombée, vous, des lutteurs, ainsi que votre club, êtes suspendus jusqu’au 31 décembre 2020. Comment réagissez-vous à cela ?

D’abord je voudrais faire remarquer que la procédure disciplinaire n’a pas été respectée. Lorsqu’on doit sanctionner quelqu’un, il faut d’abord l’écouter. C’est à l’issue de cela, après avoir pris connaissance de ses arguments, que la décision doit être prise. Mais aucun de ceux qui ont été suspendus n’a été entendu par qui que ce soit. Je me demande bien comment le président de la Fédération travaille ? Personne dans le comité n’a été en mesure de lui dire qu’il fallait entendre les mis en cause. Mais je comprends, ils voulaient se tracer un boulevard vers les élections, c’est pour cela qu’ils ont pris la décision. C’est regrettable mais ils ne sont pas légalistes.

L’AG s’est tenue en marge du championnat national. Est-ce que votre absence à la compétition n’explique pas aussi que vous n’ayez pas été entendus ?

Mais est-ce que c’est normal de procéder ainsi ? Lorsqu’on veut sanctionner quelqu’un, on doit l’entendre d’abord. Même dans les cas de flagrant délit, l’accusé doit pouvoir faire valoir ses arguments devant un juge. C’est comme cela que ça se passe dans un Etat de droit.

Mais le président n’a pas respecté cette procédure. Pourquoi il ne l’a-t-il pas fait ? Il doit pouvoir répondre. Mais lorsqu’on voit les délais, on pense qu’il veut écarter les acteurs qui sont capables d’analyse et de contradiction afin d’être tranquille et valider sa réélection en 2020. Seulement, il se met le doigt dans l’œil parce qu’il peut être réélu mais il va travailler seul.

Lorsqu’on est chef de famille, cela veut dire qu’on a au moins un membre de famille. Si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez pas de famille. Je pense que Pierre Badiel devait travailler à rassembler qu’à écarter des acteurs.

Qu’en est-il des autres lutteurs qui n’ont pas pris part au championnat ?

Prenons le cas de Zan Badi Alfred qui est un élément des Forces de défense et de sécurité. Il venait de rentrer d’une mission et n’a pas pu aller au championnat et on le sanctionne. Prenons aussi le cas de Debe Blaise qui est de Zénith club de Ouagadougou que je préside. Nous n’avons pas été invités, pourtant l’année passée nous avions participé au championnat national. Debe Blaise avait même remporté la médaille d’or chez les 76 kg. Le médaillé de bronze, Kawané Frédéric, est aussi de Zénith club de Ouagadougou.

A l’approche du championnat, j’ai appris en ville que des clubs avaient reçu des invitations mais pas nous. Je suis donc allé à l’information. C’est là que j’apprends que le club n’est pas affilié et que c’est pour cela qu’il n’a pas été invité et que l’année passée, ils n’ont pas appliqué les textes mais cette année, ils ont décidé d’être rigoureux sur les textes. J’ai compris et accepté la justification. Mais après, j’apprends aussi que d’autres clubs, comme l’INJEPS club de lutte, n’avaient pas aussi reçu d’invitation. Lorsque j’ai voulu me plaindre, on me fait comprendre qu’ils avaient dit au président du club de venir chercher les documents et qu’il n’était pas venu.

Même au Nayala, des clubs n’ont pas été invités parce que, selon eux, le championnat est une affaire de la province. Pourtant, on a sélectionné un lutteur qui est dans un club à Dédougou, pour le compte du Nayala parce qu’il y est originaire. Si on prend le cas de Debe Blaise, il est originaire du Nayala mais il combat pour le compte du Kadiogo parce qu’il réside ici.

Pour tout vous dire, le boycott s’explique par le fait que les lutteurs ont remarqué que leur capitaine, Debe Blaise, avait subtilement été écarté du championnat. C’est donc par solidarité avec le capitaine qu’ils ne se sont pas rendus au championnat.

Ce n’est pas la première fois que la Fédération écarte des lutteurs. En 2016, sous le fallacieux prétexte qu’il était venu avec une fille au championnat, Romaric Kawané avait été écarté. Alors qu’en réalité, c’est parce qu’il avait été le porte-parole des lutteurs qui refusaient qu’on opère des coupures sur leurs primes. Comme il a dirigé le mouvement, la sanction était de l’écarter alors même qu’il était le champion en titre sortant. En l’écartant, ils ont pris son petit frère Kawané Ernest. Mais le problème est qu’Ernest était de la catégorie des 86 kg alors que son frère avait 100 kg. Quelle est la vision dans ces manières d’agir ?

La sanction est connue, vous rejetez en bloc les raisons avancées pour vous suspendre. Quelle sera la suite ?

Pour nous, c’est un non évènement. D’abord parce que les textes qui ont servi de base pour la sanction ne sont même pas signés. Quelle est la valeur juridique d’un document non signé ? Au regard de cela, nous considérons ce qui vient d’être décidé comme arbitraire et l’expression d’un abus de pouvoir. On laisse le président avec sa conscience. Si nous sommes dans une république, je crois que qui de droit va se saisir du dossier. Si le ministère des Sports veut l’évolution de la lutte, il dira un mot.

Nous sommes conscients d’une chose. La lutte, avant d’être un sport, est une tradition.

Tant qu’il y aura un clair de lune, ils nous verront lutter en septembre. Ils ne peuvent pas nous empêcher de faire la lutte dans nos arènes. Et c’est cela la réalité. Nous allons, avec nos parents, faire la lutte partout où qu’ils se trouvent. Qu’un membre fédéral veuille s’opposer, cela ne nous regarde pas. Tant que Dieu va me donner la santé et les ressources nécessaires, j’irai dans toutes les arènes pour relayer tous les combats au profit des amoureux de la lutte. Cela, personne de la fédération ne pourra me le retirer. C’est Dieu qui est fort.

Propos recueillis par Jacques Théodore Balima

Lefaso.net

Source : lefaso.net

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