Côte d’Ivoire : Laurent et Simone Gbagbo, un couple derrière les barreaux

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Laurent et Simone Gbagbo ont convoité le pouvoir, l’ont conquis, avant de le perdre brutalement. Que reste-t-il de ce tandem qui présida, avec ses hauts et ses bas, aux destinées de la Côte d’Ivoire pendant une décennie ? Du fond de leurs geôles, nourrissent-ils encore des desseins politiques ?

Le jardin de l’ancienne résidence de Laurent Gbagbo, dans le quartier de la Riviera Golf, à Abidjan, est noir de monde. Un étendard « Gbagbo kafissa » (« Gbagbo est mieux ») a été hissé. En ce 11 avril 2017, quelque 200 partisans sont réunis pour commémorer l’arrestation de l’ancien président ivoirien, il y a six ans jour pour jour.

Épongeant leurs fronts, ils écoutent un homme vanter au micro « la Côte d’Ivoire des résistants, des combattants, qui attend son fils Laurent Gbagbo pour continuer le chemin ». À l’ombre d’un auvent décoré de rubans violets et bleus, on distingue les invités d’honneur : le professeur Armand Ouégnin – jeune frère de l’ambassadeur Georges Ouégnin, ex-chef du protocole de Félix Houphouët-Boigny – et l’ex-gouverneur de la BCEAO Philippe-Henri Dacoury-Tabley.

Présents également, des proches de Laurent Gbagbo, comme son ancien conseiller Benjamin Djédjé ou Laurent Akoun ainsi que son fils, Michel, désormais maître des lieux, arborant un tee-shirt moulant et une casquette à son effigie. Soudain, un hymne à l’ex-chef de l’État retentit. Aboudramane Sangaré, chef de la frange du Front populaire ivoirien (FPI) pro-Gbagbo, fait alors son entrée, saluant « camarades » et « militants ».

« Bientôt, le travail sera accompli »

Le « gardien du temple » ou « prési », comme on l’appelle ici, brille dans un costume orange pimpant, malgré un léger embonpoint. Il rend hommage, lui aussi, à son fidèle ami. « Bientôt, le travail sera accompli », lance-t-il. Comprendre : bientôt, il sera libéré.

Laurent Akoun et Aboudramane Sangaré lors de la commémoration de l’arrestation de Gbagbo, le 11 avril 2017, à Abidjan. © Olivier pour JA

Curieusement, Simone Gbagbo est absente des discours. Pourtant, à Abidjan, le cas de l’ancienne première dame fait l’objet de toutes les spéculations. Le 28 mars, elle a été acquittée de crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Mais, même si le procureur s’est pourvu en cassation, et que, condamnée en mars 2015 pour atteinte à la sûreté de l’État, elle purge toujours une peine de vingt ans de prison, l’hypothèse d’une grâce présidentielle a soudain ressurgi et galvanise ses partisans.

Rebondissement

Laurent et Simone Gbagbo. Six ans après son arrestation, l’ex-couple présidentiel qui a suscité fantasmes, rancœurs et passions fascine toujours autant. Dans certaines boîtes de nuit à Yopougon, quartier populaire traditionnellement acquis à l’ex-chef de l’État, on s’enivre en écoutant des titres à sa gloire. À la une des journaux de la presse bleue – pro-Gbagbo, en référence à la couleur du FPI –, chaque rebondissement judiciaire le concernant est décortiqué autant qu’il est amplifié. On relate, sans jamais se lasser, les auditions des témoins à La Haye.

Laurent et Simone Gbagbo. Tous deux en prison. L’un dans une cellule de 10 m2 de la prison de Scheveningen, l’autre à l’École de gendarmerie d’Abidjan. Mais après six ans de séparation, que reste-t-il de ce tandem unique en Afrique ? Leur destin est-il toujours lié ?

Ce 11 avril, alors que les discours s’enchaînent, un jeune se faufile entre les chaises en plastique avec un album de photos consacré à « Seplou » – le surnom de Gbagbo au village, l’oiseau qui avertit du danger et annonce la guerre –, vendu 3 000 F CFA (4,50 euros). En page 14, un cliché des amoureux jeunes, se tenant la main, prise en janvier 1989 par un proche.

Laurent Gbagbo and his wife Simone Gbagbo pose in Abidjan, Ivory Coast, on October 26, 2001. Photo by Andre Ramasore/Galbe/ABACAPRESS.COM | 270991_006 © Ramasore A./Galbe/ABACA

Naissance d’un tandem unique

Laurent est élégant avec son costume bleu nuit, sa fine cravate et sa pochette rouge. Vêtue d’une modeste robe bleu et blanc à carreaux, laissant échapper un sourire candide empreint de pudeur, Simone Ehivet devient officiellement Simone Gbagbo.

Une cérémonie intime organisée en secret dans le bureau d’un adjoint au maire de Cocody, et à laquelle n’assistent que quatre personnes, dont les deux témoins du couple : Louis-André Dacoury-Tabley, l’ancien ministre des Eaux et Forêts, et sa femme d’alors, Victoire Ehivet, la sœur de Simone. Les premiers enfants de Laurent Gbagbo – Michel, issu de son premier mariage avec la Française Jacqueline Chamois, et Léa, née de sa relation avec Marcelle Kouassi – n’apprendront l’union de leur père qu’en rentrant de l’école. « J’ai régularisé », dira-t-il à un ami juste après.

Ce n’est qu’en 1978, peu de temps avant leur venue au monde, qu’ils ont emménagé ensemble, précise un membre de la famille. Les premières années, ils vivaient chacun de leur côté, elle à Blokosso, lui dans sa maison de la Riviera Golf

Depuis plus de dix ans déjà, leur couple se construit dans le militantisme et la lutte sans relâche contre le régime du président Félix Houphouët-Boigny. Lorsqu’ils se rencontrent, en 1973, Laurent Gbagbo est une figure de la lutte syndicale. Tous deux ont connu une vie sentimentale bien remplie.

Simone a elle aussi été mariée et a donné naissance à trois filles, dont des jumelles, Patricia, Marthe et Antoinette. Elle donnera plus tard deux autres jumelles à Laurent. « Ce n’est qu’en 1978, peu de temps avant leur venue au monde, qu’ils ont emménagé ensemble, précise un membre de la famille. Les premières années, ils vivaient chacun de leur côté, elle à Blokosso, lui dans sa maison de la Riviera Golf. »

Traque, exil et combat politique

En 1982, Laurent Gbagbo fuit la Côte d’Ivoire pour la France, via le Burkina. Il crée clandestinement le FPI avec Aboudramane Sangaré, Émile Boga Doudou, Assoa Adou, Pascal Kokora, Pierre Kipré et, bien sûr, Simone Ehivet. Cet exil, qui dure six ans, marque la conscience politique du militant marxiste. Simone lui rend plusieurs fois visite à Paris. Mais pour elle, à Abidjan, le quotidien est nettement plus rude.

Simone Ehivet avait trouvé l’homme incarnant les valeurs qu’elle défendait

Traquée par la police d’Houphouët, elle prend en main le FPI avec Sangaré et elle éduque, seule, leurs deux filles. En parallèle, elle assume la charge de secrétaire générale adjointe du Syndicat national de la recherche et de l’enseignement supérieur (Synares), se bat contre la polygamie et pour le respect des droits de la femme. Au retour de Laurent, en 1988, elle lui confie les rênes du parti.

Couple divin

Mais à la suite des manifestations du 18 février 1992, ils sont arrêtés, frappés, humiliés et emprisonnés pendant six mois. En 1996, ils sont victimes d’un accident de la route qui aurait pu leur coûter la vie. Ils porteront une minerve pendant de longues semaines. Simone est alors convaincue du destin quasi divin du couple. Et l’élu, c’est Laurent.

Soixante pour cent du job, c’est Simone

« Elle avait trouvé l’homme incarnant les valeurs qu’elle défendait », raconte l’ex-ministre des Affaires étrangères, Amara Essy, ami de longue date de Laurent Gbagbo. Le 26 octobre 2000, à 15 heures, dans sa longue robe verte ornée de motifs violets, Simone est aux anges. C’est le plus beau jour de sa vie.

Son mari est investi président de la République : l’aboutissement de plus de trente années de lutte durant lesquelles le pouvoir que le couple désirait tant avait semblé leur glisser entre les doigts. Le nouveau chef de l’État lui doit beaucoup et il le sait. « Soixante pour cent du job, c’est Simone », juge même un autre intime du couple.

Lutte de palais

Leur alliance politique est incontestablement une réussite. Mais en coulisses, derrière les sourires, se trame une lutte de palais digne de celles qui ont jadis opposé les reines mères aux favorites du roi dans les cours royales européennes. Simone connaît son mari. Elle sait qu’il est un homme à femmes et accepte ses nombreux écarts.

Elle ignore, en revanche, qu’au moment où il accède au sommet de l’État, il en aime une autre. Au début des années 1990, au cours d’un de ses voyages en France, Laurent Gbagbo a fait la connaissance de Nadiana Bamba, surnommée plus tard Nady, originaire de la ville de Touba, dans le nord-ouest de la Côte d’Ivoire, le fief des « Fadiga » et des « Bamba ». se mue L’amourette en une véritable liaison mais demeure secrète. Les amants se voient en cachette, parfois dans un appartement situé juste en face du domicile de Gbagbo.

Nady Bamba, la seconde épouse. © DR

C’est en 2000, pendant la transition militaire, que certains membres de leur entourage commencent à faire la connaissance de Nady, qui couvre la campagne présidentielle en tant que correspondante d’Africa no 1 à Abidjan. Son appartement du quartier populaire des 220 Logements, dans la commune d’Adjamé, sert de temps à autre de refuge à celui qui est alors le premier opposant. Selon plusieurs sources, c’est là qu’en octobre 2000, à l’issue de l’élection présidentielle, il lance son appel à l’insurrection civilo-militaire pour arracher le pouvoir à la junte du général Robert Gueï.

Dès l’accession de Laurent Gbagbo à la magistrature suprême, Nady Bamba est affublée du surnom de Petite Maman, pour éviter la confusion avec Simone, que l’on appelle la Vieille ou Maman. En 2001, Laurent et Nady scellent leur union selon les rites coutumiers mahouka et musulman. Comme le veut la tradition, ils ne sont pas présents lors de la cérémonie – c’est Eugène Allou, le directeur de protocole de Gbagbo, qui représente ce dernier.

Distillées dans la presse d’opposition, des fuites au sujet de ce mariage créent un malaise au palais présidentiel, accentué par la naissance, le 30 juillet 2002, de leur fils, David Al Raïs. Au sein de la famille, cet événement est très mal vécu. Le chef de l’État doit convoquer ses enfants, les en informer officiellement et leur demander de l’accepter.

Cassure

Cet événement provoque une cassure entre Laurent et Simone, et accentue le dépit amoureux de cette dernière. De fait, à partir de 2002, les premières divergences dans le couple apparaissent, notamment quant à la position à adopter vis-à-vis de Paris sur la question de la rébellion qui a éclaté dans le Nord. Un certain rapport de force s’instaure même.

En 2003, alors qu’ils dînent ensemble chez l’ambassadeur de France, Gildas Le Lidec, en compagnie de Michel de Bonnecorse, chef de la cellule Afrique de l’Élysée, la première dame prend à partie ce dernier. « Vous, les Français, vous avez décidé d’avoir notre peau et tout fait pour que les rebelles entrent dans Abidjan dès les premiers jours de la rébellion », lui assène-t-elle. L’échange est musclé. Laurent doit calmer Simone.

Ils ont été un couple politique, mais il est important de les dissocier. Lui, c’est lui. Elle, c’est elle

Arrivé au pouvoir à la surprise générale, le chef de l’État comprend l’importance d’obtenir des alliés politiques sur le plan international. Son lien avec la France est fort, c’est à Paris qu’il a fait son école du pouvoir. Il raconte même tenir son prénom d’un officier français mort au combat dans les bras de son père. Simone vient elle d’une aire culturelle différente. Elle est plus préoccupée par la culture locale, la langue. Elle est plus enracinée, apparaît plus fermée et animée de ressentiments. Elle considère que la crise peut et doit se résoudre à domicile.

« Ils ont été un couple politique, mais il est important de les dissocier. Lui, c’est lui. Elle, c’est elle », insiste un proche de l’ancien président. Surtout, la première dame est le produit de la culture messianique ivoirienne. Dans un pays où Laurent Gbagbo a été annoncé comme étant le premier président « Born Again », ça compte. Le chef de l’État le sait. Et même s’il ne partage pas forcément la foi évangélique de sa femme, il va l’utiliser. « Il connaissait l’influence des prophètes en Côte d’Ivoire. Cela l’a amené à utiliser ce registre pour mobiliser les masses. C’était pour lui un instrument politique », explique un fin connaisseur de la sphère Gbagbo.

En bon chef bété, Gbagbo utilise les atouts de ses deux femmes. Simone est une femme politique qui ne vit que pour la lutte. Au FPI, qu’elle implante dans le Sud-Est, sa parole a du poids, et on craint ses colères froides. Députée d’Abobo, elle participe activement à la vie du parti qu’elle a contribué à fonder, à la fois en tant que vice-présidente et en tant que présidente du groupe parlementaire.

Début 2006, elle devient également secrétaire générale du Congrès national de la résistance pour la démocratie (CNRD, regroupement de toutes les forces politiques de la mouvance présidentielle). Pour un proche, le président « a toujours été fier d’avoir une épouse de cette dimension ». Mais, dans le même temps, il laisse Nady tisser peu à peu son réseau, bénéficiant de la bienveillance de Jeannette, la sœur de Laurent Gbagbo, qui ne s’est jamais entendue avec Simone.

Petit à petit, si c’est bien lui qui gouverne, le pouvoir se divise entre les partisans de Nady, qui vit dans les appartements du palais, et ceux de Simone, qui demeure jusqu’au bout la régente de la résidence officielle des chefs d’État, dans le quartier de Cocody-Ambassades.

Appât du gain

Les premières années, Simone, elle-même issue d’une famille multirecomposée de dix-huit enfants, accepte cette situation. Elle n’est pas du genre à se plaindre, crée son propre cercle au sein du gouvernement et auprès de certains sécurocrates du régime. Mais elle enrage en coulisses, accusant Nady d’être à l’origine du dévoiement d’une partie du clan Gbagbo, qui cède à l’appât du gain.

 Les cinq dernières années du mandat de Gbagbo ont été très dures pour Simone. Elle les a mal vécues. Son influence auprès de Gbagbo n’a cessé de diminuer. Avec elle, Laurent gardait la tête froide, alors qu’il était méconnaissable devant Nady.

Un jour de 2007, elle débarque par surprise dans les appartements de son mari au palais. Pris de panique, les gardes jettent les affaires de sa rivale par les fenêtres. « Nady avait même oublié des sous-vêtements », raconte, hilare, un proche de Simone ayant assisté à la scène. Après cet épisode rocambolesque, Nady Bamba s’installe officiellement à Yamoussoukro.

« Les cinq dernières années du mandat de Gbagbo ont été très dures pour Simone, croit pourtant savoir un ancien baron du régime. Elle les a mal vécues. Son influence auprès de Gbagbo n’a cessé de diminuer. Avec elle, Laurent gardait la tête froide, alors qu’il était méconnaissable devant Nady. » Peu de temps après sa « descente » au palais, Simone menace même de se retirer dans son village natal de Moossou, dans la commune de Grand-Bassam. Il faut l’intervention des parents de Laurent pour qu’elle y renonce. La première dame se réfugie dans la religion.

Le couple Gbagbo, au sens premier du terme, n’existe plus, mais à chaque moment difficile, dès qu’elle sent son mari en danger ou que son pouvoir est menacé, Simone est derrière lui, jouant un rôle de militante de base au sommet de l’État. Lors de la présidentielle de 2010, elle mobilise le Sud. Mais ne rate pas une occasion d’attaquer sa rivale.

C’est à Nady que Gbagbo a confié la campagne dans le Nord musulman, ainsi que toute la communication et la gestion d’une partie des contributions financières venues de généreux donateurs. Elle a même installé le QG dans l’une de ses propriétés. Aussi, après le premier tour, alors que les résultats sont mauvais dans le Nord, Simone n’hésite pas à les imputer directement à sa concurrente.

Le temps des débats sur les élections entre Gbagbo et le “chef bandit” est passé. Notre président [Laurent Gbagbo] est vigoureusement installé au pouvoir et il travaille

Elle se sert des frustrations que les nouvelles attributions de Nady n’ont pas manqué de créer au sein du parti et reprend le contrôle d’une campagne qui se durcit. Elle se rend même au QG d’Abidjan, où elle n’avait jusque-là pas mis les pieds, et se démène sur le terrain, notamment à Abobo, où elle est élue depuis 1996. En revanche, Nady tient toujours les cordons de la bourse. Selon un baron de l’ancien régime, au moins 10 milliards de F CFA ont été mis à sa disposition. Mais pour une majorité des barons du régime, sa participation à la campagne est un échec.

« Diable »

Après le second tour, si Laurent et Simone occupent deux ailes différentes de la résidence, cette dernière défend le régime bec et ongles. Elle est aux côtés de son mari lorsqu’il est investi, le 4 décembre 2010, alors même que l’Union africaine et la communauté internationale reconnaissent la victoire d’Alassane Ouattara. Le 15 janvier 2011, elle réunit plus de 5 000 personnes et use de cette fibre messianique qui galvanise les foules : « Le temps des débats sur les élections entre Gbagbo et le “chef bandit” est passé. Notre président [Laurent Gbagbo] est vigoureusement installé au pouvoir et il travaille, dit-elle.

Le diable [Nicolas Sarkozy] est persévérant dans la défaite. C’est parce que le diable est persévérant que notre pays est dans la tourmente. Aujourd’hui encore, ce diable persiste. » Enfin, c’est avec elle, et non Nady – terrée dans un lieu tenu secret à Abidjan, elle part le 31 mars pour Accra –, que Laurent est arrêté, le lundi 11 avril à 13 h 08, dans le sous-sol de la résidence, avant que le couple soit amené au Golf Hôtel d’Abidjan.

Le 11 avril 2011, le couple est arrêté et emmené au Golf Hôtel. © Aristide Bodegla/AP/SIPA

Séparation

La séquence filmée marque toute l’Afrique. Plus tard, Simone dénoncera le traitement qui lui a été réservé. « Je suis arrivée à l’hôtel du Golf les fesses à l’air, ma nudité exposée, j’ai subi plusieurs tentatives de viol en plein jour […] et tout cela en présence des soldats français qui filmaient », accuse-t-elle. Pour la première fois depuis des lustres, le couple est séparé.

Elle est envoyée à Odienné, dans le nord-ouest du pays, où elle reste en résidence surveillée dans des conditions plutôt bonnes jusqu’en décembre 2014. Selon un prêtre qui l’a côtoyée il y a peu, elle dit aujourd’hui qu’Odienné « a été un moment d’apaisement où je me suis retrouvée avec Dieu ». Elle se réfugie dans la prière et la lecture d’ouvrages religieux. Pendant ce temps, Laurent est gardé à Korhogo, dans le Nord, avant d’être transféré, dans la nuit du 29 novembre 2011, à la prison de Scheveningen, à La Haye.

Simone, elle, a finalement atterri à l’École de gendarmerie, où une partie de la maison d’un officier a été réquisitionnée pour elle – 50 m2, avec un salon, une chambre et une salle d’eau. Et chacune de ses apparitions devant la cour d’assises d’Abidjan a été décrite par le menu par la presse ivoirienne, insistant sur ses cheveux blancs rasés ou recouverts d’une perruque, son pagne marron et son écharpe violette sur l’épaule ou sa tunique rose et blanche.

Même si leur couple au sens strict du terme n’existe plus, Gbagbo sait que leurs destins politiques sont toujours liés

Affaiblie par un diabète et des douleurs au dos, l’ancienne première dame suit actuellement un régime diététique strict. Tous les jours, un parent éloigné vient lui préparer à manger. Loin du faste d’antan, elle reçoit ses visiteurs deux fois par semaine, le jeudi et surtout le samedi, essentiellement des membres de sa famille et un pasteur. Elle connaît l’Ancien Testament par cœur mais ne se lasse pas de le lire, encore et encore.

Simone lors de l’ouverture de son procès devant la Cour d’assises d’Abidjan, le 9 mai 2016. © ISSOUF SANOGO/AFP

 

Surtout, elle n’a pas coupé les ponts avec son mari, malgré la distance. Leurs avocats, ainsi que deux amis communs ivoiriens dont l’identité est tenue secrète, se chargent de transmettre les messages. À travers ceux-ci, ils se soutiennent, tous deux persuadés d’avoir été les victimes d’un complot. « Même si leur couple au sens strict du terme n’existe plus, Gbagbo sait que leurs destins politiques sont toujours liés », confie un ami de très longue date.

Nady rend visite à l’ancien président tous les jours lorsque celui-ci ne comparaît pas dans le box des accusés. Le détenu lui consacre beaucoup de temps, ainsi qu’à leur fils. Entretenue financièrement par un homme d’affaires qui n’a pas tourné le dos à Gbagbo malgré sa chute, c’est aussi elle qui, entre Cotonou, Accra et Bruxelles, où elle s’est installée avec Raïs – son interdiction de voyager en Europe et le gel de ses avoirs sur le Vieux Continent ayant rapidement été levés après la crise –, coordonne la mobilisation en sa faveur.

Si elle retrouve sa liberté, elle essaiera de reprendre les rênes du FPI. Cela a toujours été son ambition. Même Laurent ne pourrait pas l’en empêcher

Mais, comme ce fut le cas avec Simone, Gbagbo est le seul à décider de la marche à suivre et des relais à actionner, attentif à l’actualité de son pays. Au lendemain des législatives de décembre 2016, il a appelé l’un de ses amis pour connaître le taux de participation dans sa région natale…

Rancœurs

À 71 ans, Laurent Gbagbo sait aussi que « d’une certaine manière, le sort qu’il a réservé à Simone en imposant Nady en a choqué plus d’un », selon ce même ami, et que sa seconde épouse suscite énormément de rancœurs au sein du FPI, toutes tendances confondues. « C’est un sujet sensible », concède un membre du parti. Car, le FPI, c’est Simone. Ce n’est pas un hasard si la crise interne au sein du parti a démarré quand Pascal Affi N’Guessan a tenté de l’exclure de la direction. Depuis, elle a gardé des liens étroits avec la tendance dirigée par Aboudramane Sangaré, au sein duquel elle a placé ses « petits ».

Dans l’imaginaire ivoirien, elle reste l’unique première dame. À Mama, le village natal de Gbagbo, où ce dernier a fait construire dans les années 2000 une imposante demeure que Simone avait elle-même décorée, au cœur d’un jardin verdoyant de 15 hectares, le nom de Nady Bamba suscite gêne et interrogations.

Quel intérêt aurait Alassane Ouattara à gracier Simone alors que la CPI la demande et que Laurent est encore jugé à La Haye ?

Animal politique

« J’ai déjà entendu ce nom. Peut-être même qu’elle est déjà venue ici mais je ne sais pas qui elle est », explique Yannick, un ancien employé de maison. Ici, l’acquittement de Simone a été vu comme « un miracle de Dieu ». Âgée aujourd’hui de 67 ans, pourrait-elle être graciée ou bénéficier d’une mesure d’amnistie ? L’équation est plus complexe qu’elle n’y paraît. « Elle ne demandera jamais cette grâce. Si le pouvoir la propose, c’est différent. Mais nous espérons plutôt une annulation de son mandat de dépôt », estime un de ses proches.

La présidence, surprise par l’acquittement de l’ancienne première dame, indique que les procédures iront à leurs termes et que le président avisera ensuite. La question ne sera pas simple à trancher. « Quel intérêt aurait Alassane Ouattara à gracier Simone alors que la CPI la demande et que Laurent est encore jugé à La Haye ? » s’interroge un ministre. Car, si elle retrouve sa liberté, elle essaiera de reprendre les rênes du FPI. « Cela a toujours été son ambition. Même Laurent ne pourrait pas l’en empêcher. Simone est toujours un animal politique », conclu un ami du couple.

Jeune Afrique