Burkina : Foncier urbain, déguerpissement inhumain ou soupirs au bout de la vie

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Ceci est l’avis d’un citoyen sur la situation foncière à Bobo-Dioulasso.

Les habitats spontanés existent au nom du droit au logement garanti par la loi fondamentale de notre pays (s’abstenir de faire une lecture linaire ici) mais résulte surtout du désordre gouvernemental  à travers lequel les puissants continuent de piller les faibles. Ce regroupement de ghettos peint l’univers « misérable » de ses habitants qui tentent par tous les moyens de survivre dans la douleur car spoliés, mais aussi dans la dignité pour ne pas sombrer dans la déchéance et la résignation.

ATTENTION je ne défends pas aveuglement les occupations anarchiques et je ne voudrais pas aussi m’ériger en gangster ou en donneur de leçon. Je ne suis pas aussi un antirépublicain. Mais je voudrais juste partager mon ressenti au nom de ma citoyenneté et de ma plume. Je suis avant tout citoyen burkinabè donc avec possibilité voire droit sinon devoir de regard sur la gestion de la gouvernance de mon pays, et poète qui peut et doit prendre (toujours) position face aux grandes questions de l’heure si tant il est vrai que l’écrivain a un rôle social à jouer.

Pour la énième fois dans notre Faso, les grognements sur le foncier préparent encore les révoltes imminentes de demain. Les conflits de lotissement et de déguerpissement sont abordés de front. Lors des déguerpissements, prenant sur elles la fallacieuse prérogative  « de restaurer l’autorité de l’Etat et de faire respecter la loi » et feignant d’ignorer le pillage savamment orchestré de nos terres et de nos richesses, nos autorités dans un zèle de puissants du moment narguent les populations démunies qui crient : « nous voulons des lotissements dans les règles de l’art, nous voulons juste nous abriter pour continuer à vivre, etc. » Dura lex sed lex, répondront nos chères autorités. Et pan ! c’est parti…La scène macabre met face à face les habitants en détresse et désarmés et le bulldozer qui terrasse, broie et détruit au nom de la force d’une autorité sans vergogne, tout cela sous la surveillance voire la menace des forces de sécurité réquisitionnées de fait pour empêcher toute résistance ou contraindre ces fils de la terre ahuris à quitter les lieux, et au pire mater tout récalcitrant qui crierait pitié et qui demanderait la délivrance au bon Dieu face à la honte de l’existence.

Qu’avons-nous fait pour mériter cela ? Murmura une dame désemparée, le rejeton au dos et les deux mains croisées sur la tête. Elle tente d’étouffer un sanglot avec la dernière énergie qui lui reste dans son être. Malheureusement l’intensité de la douleur due à l’effroi du moment a eu raison de sa bravoure. Comme un château de cartes qui s’écroule, elle s’affaisse et laisse éclater un strident cri de détresse. Elle perd son souffle au moment où le silence des cœurs contraste avec les vrombissements du monstre métallique et à la gueule munie de crocs qui perfore les murs, soulève les toits  et rase tout sur son passage.

Les plus téméraires tentent de sauver ce qui peut encore l’être. Ici on extirpe une valise des décombres, là-bas on soulève un matelas ou un carton contenant des papiers utiles ; les ustensiles de cuisine sont projetés au dehors mais la bête furieuse avance avec assurance sous le regard bienveillant des autorités qui assistent – s’il vous plait  – avec honneur dû à leur rang, la manifestation régalienne de leur « naam » (pouvoir, puissance) et le malheur de ces laisser pour compte qu’on envoie sine die « paitre » dans la nature.

La société a vomis ses enfants dira-t-on ! Bâtard de bâtardise s’écriait Ahmadou KOUROUMA sous et dans les soleils des indépendances noires des pays africains. C’est une catastrophe humaine et jamais la honte et le désarroi n’ont atteint leur paroxysme chez ceux qui subissent avec impuissance cette injustice sociale à eux imposée par nos gouvernants.. Or, le lien qui lie ces laisser pour compte aux non lotis est particulièrement complexe.

Ces ghettos sont généralement le dernier retranchement des milliers d’hommes et de femmes qui ont été spoliés au cours des lotissements, et qui sont contraints de mener cette vie de misère dans ces zones reculées où il n’y a ni eau courante, ni électricité encore moins de routes, de services de santé et d’éducation. Ces favelas burkinabè contiennent difficilement une colère noire indescriptible avec des tonnes de regret et de chagrin toujours prêts à exploser et qui aboutissent à la catastrophe finale dans une atmosphère de tragédie et sur fond de révolte, tout cela à cause du rejet que subissent leurs habitants leurrés et marginalisés.

Pourtant, si ce pays était un pays de loi, on n’en serait pas là.

Quelles sont les causes réelles de l’existence de ces habitats ? Pourquoi ceux qui portent l’autorité de l’Etat possèdent à eux seuls des hectares de parcelles et terre sous couvert de la magouille, du pillage et du libéralisme aveugle ? Pourquoi l’Etat n’applique pas les lois sur le bail locatif ? Pourquoi l’Etat ne règlemente pas le secteur du foncier ? Pourquoi nos terres sont récupérées par les agences immobilières privées et revendues chèrement aux populations ? Pourquoi payer une parcelle d’habitation de 300 mètres carrés maximum à 10 millions de nos francs voire plus dans les grandes villes comme Ouagadougou et Bobo-Dioulasso ? Pourquoi un tel renchérissement continu des prix ? Pourquoi l’exercice de l’autorité de l’Etat s’appliquerait toujours sur les plus faibles ? Comment peut-on construire nos villes sans aucune politique fiable sur le logement ? Pourquoi l’accaparement des terres est devenu le sport favori des puissants et des businessmen ? Et qu’est-ce que nous voulons pour nous-mêmes et pour les générations futures ? D’ailleurs pensons-nous vraiment à cette dernière question qui doit inéluctablement nous inciter à revoir notre copie ?

Sans être exhaustif, voici autant de questions qui viennent troubler le sommeil de tous ceux qui sont encore lucides et qui tentent par tous les moyens de dissuader nos autorités sur la gouvernance sans planification et le bradage de nos petites richesses. Mais hélas !

C’est un secret de polichinelle, l’humanité manquera bientôt de terre. et pour cause, les océans engloutissent chaque année des proportions importantes de la surface terre et les hommes, sans sourciller, continuent d’exploiter d’une manière inquiétante leur environnement vital (destruction de la forêt, exploitation outrancière des sols, l’industrialisation galopante et tous ses corollaires…) Toutes les villes du monde sont confrontées au problème de logement, dira-t-on mais que valent l’intelligence et les valeurs humaines face à ce problème ? Savez-vous par exemple qu’il y a des appartements-cercueils à Hong-Kong (130.000 habitants au kilomètre carré) avec une superficie de 2 à 3 mètres carrés ?

C’est terrifiant ! Au Burkina Faso on a encore la chance d’avoir une grande réserve de terre qu’on ne saurait aussi tout lotir car on a besoin de forêts et de terres cultivables pour se nourrir. Malheureusement notre cupidité et notre manque de vision nous perdra tous. A cette allure, il n’est même pas exclu de manquer d’espace demain pour notre dernière demeure qui sera bâtie à deux mètres sous la terre (je touche du bois). Si ce n’est pas encore tard, il est impérieux de réviser notre CONTRAT SOCIAL pour être en paix avec nous-mêmes, avec la République et avec la Nature.

Au regard de tout ce qui a été dit, le poète venait de prendre appui sur la réalité du déguerpissement inhumain à Belle ville sis à l’arrondissement 7 de Bobo-Dioulasso et rapporté par la télévision nationale dans  son 20h du 3 décembre passé pour interpeller les plus hautes autorités de ce pays sur cette bombe à retardement qu’est le foncier.

Les réactions des laisser pour compte massés dans la nature et qui vont leur chemin tantôt silencieux, tantôt agités en ruminant leur mal-être sous l’harmattan et sous le soleil, dans le froid et sans toit sur les sillons d’une existence amère avec comme corollaire la dislocation des familles, montrent que nous avons échoué. Les réactions des autorités au nom de la loi « taillée sur mesure » expriment par contre la terreur et portent déjà l’éclatement imminent de la bombe (problème foncier) qu’il faut à tout prix désamorcer avec lucidité et stratégie.

Sinon, quand ces « rejetés » du système inique sortiront de leurs derniers retranchements, se relèveront grâce à leur dernière énergie et ramasseront le « kùum son yandé » (mieux vaut la mort que la honte), il serait peut-être trop tard pour nos autorités qui gouvernent sans vision, en tout cas pour ce qui est du foncier urbain et de la politique de logement. La sagesse africaine nous apprend que cents fourmis réunies peuvent terrasser un éléphant. A bon entendeur…

Ouagadougou, le 06 décembre 2018

Emile LALSAGA

Poète de l’Amour et de la Douleur

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