Assomption de la Vierge Marie : « Une conviction de foi qui habitait la piété populaire depuis des siècles », Père Jean-Paul Sagadou

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Assomption de la Vierge Marie : « Une conviction de foi qui habitait la piété populaire depuis des siècles », Père Jean-Paul Sagadou

Les chrétiens catholiques commémorent la fête de l’Assomption chaque 15 août, depuis 1950. C’est un dogme défini et proclamé par le Pape Pie XII, après consultation d’un collège d’épiscopat mondial. A l’heure où les fidèles catholiques du Burkina Faso se préparent à cette fête, le Père Jean-Paul Sagadou, assomptionniste, dans une interview accordée à Lefaso.net le 13 août 2019, revient sur l’origine de l’Assomption et les débats suscités depuis 1950.

Lefaso.net : Peut-on affirmer que la fête de l’Assomption commence en 1950 ?

Père Jean-Paul Sagadou : Le constat ne manque pas d’intriguer : le dogme de l’Assomption n’a été défini qu’en 1950. Pourquoi a-t-il fallu attendre tant de temps pour préciser une conviction de foi qui habitait la piété populaire depuis des siècles ? Et pourquoi les protestants et les orthodoxes ont-ils réagi si négativement à ce nouveau dogme ? Il faut bien avouer d’abord que l’Ecriture garde totalement le silence sur le sujet, de même que la littérature chrétienne des premiers siècles.

La première mention de la mort de Marie remonte à l’Epiphane de Salamine vers 375 et sous une forme interrogative : « Peut-être la Vierge sainte est-elle morte et a été ensevelie ; peut-être a-t-elle été mise à mort ; peut-être est-elle restée en vie, car Dieu a le pouvoir de faire ce qu’il veut, et personne ne connaît sa fin ? ». Je retourne la chose dans ma pensée et je garde le silence. Perplexité donc.

C’est dans le contexte du Concile d’Ephèse (431) que la question du destin final de Marie apparaît sur le devant de la scène : puisque Marie est Mère de Dieu, on s’oriente vers la glorification du corps de Marie qui a porté le Fils de Dieu. Au VIe siècle, la fête de la « Mémoire » de Marie – semblable à la fête de la mémoire des martyrs et d’autres saints – devient celle de la « Dormition », terme qui évoque un sommeil dans la mort, sans être exactement une mort commune.

Aussi, des récits apocryphes, c’est-à-dire non-officiels, se chargent de faire parler le silence des Ecritures et de la tradition primitive. Ainsi, Grégoire de Tours (+ 594) reprend le récit du Pseudo-Méliton : « Lorsque Marie eut accompli le cours de sa vie et fut sur le point d’être rappelée, les apôtres accoururent tous, de chaque pays, vers sa maison. Apprenant qu’elle allait être enlevée du monde, ils veillaient avec elle.

Et voici que le Seigneur survint, escorté de ses anges et, recevant l’âme de Marie, il la remit à l’archange Michel et se retira. Au point du jour, les apôtres levèrent le corps avec la couche, le placèrent dans le tombeau et le gardèrent, attendant l’arrivée du Seigneur. Tout à coup, Jésus leur apparut de nouveau et, enlevant ce corps sacré dans un nuage, il le fit transporter ainsi dans le paradis, où maintenant, ayant repris son âme, Marie savoure, avec les élus, les biens de l’éternité qu’aucune fin ne saurait atteindre ».

Ces récits présupposent en général une mort de Marie mais divergent sur la suite : incorruptibilité dans le tombeau ou transfert au paradis. A partir du VIIIe siècle, les Homélies byzantines vont affirmer la mort de Marie et son assomption glorieuse au ciel avec son corps. L’argumentation théologique est la suivante : le corps de la mère appartient à son Fils ; les deux sont liés pour toujours en raison de la maternité divine.

Dès lors, le corps qui a porté et enfanté virginalement le Verbe incorruptible de Dieu n’a pas pu connaître la corruption de la mort. Ainsi, Grégoire de Constantinople affirme : « Il n’était pas admissible que toi, le vase qui avait été le réceptacle de Dieu, tu te dissolves par décomposition dans la poussière d’un cadavre putréfié ». L’Eglise orthodoxe est restée ferme dans cette conviction. L’Eglise d’Occident a adhéré à la réflexion élaborée dans l’Eglise d’Orient. La fête de la Dormition de Marie y devient celle de son Assomption. On s’interroge seulement sur le type d’assomption que Marie a connu : avec ou sans son corps ?

Le premier document du Magistère sur le sujet est donc la définition de Pie XII en 1950. Elle arrive au bout d’une histoire qui est très marquée depuis le XIXe siècle par un « mouvement marial » avec de célèbres apparitions (Lourdes, Fatima…). La ferveur mariale est devenue une dimension importante de la religion populaire et de la foi catholique. On estime que l’on n’en fait jamais assez pour Marie et sa gloire.

L’Assomption de la Vierge Marie est-elle une pomme de discorde entre protestants et catholiques ?

Avant de proclamer le dogme de l’Assomption, le Pape Pie XII a consulté l’épiscopat mondial sur le sujet. Sur 1991 réponses, six exprimaient un doute sur le caractère révélé de la doctrine et 22 un doute sur l’opportunité d’une telle proclamation, notamment pour des raisons d’œcuménisme.

Dans tous les cas, la définition du dogme intervient en 1950. On peut d’ailleurs se demander pourquoi il a fallu attendre tant de temps pour préciser une conviction de foi qui habitait la piété populaire depuis des siècles ? Mais qu’à cela ne tienne ! Voici les mots par lesquels le pape définit le dogme de l’Assomption : « Par l’autorité de Notre Seigneur Jésus-Christ, des bienheureux apôtres Pierre et Paul, et par notre propre autorité, nous affirmons, nous déclarons et nous définissons comme un dogme divinement révélé que l’Immaculée Mère de Dieu, Marie toujours Vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée en corps et en âme à la gloire céleste ». Ce texte mérite quelques commentaires. Appuyons-nous sur les réflexions du groupe œcuménique des Dombes.

Tout d’abord : le début du propos du Pape est un renvoi implicite à l’infaillibilité pontificale proclamée en 1870. Cette définition suggère le lien de l’Assomption avec les mystères de l’Immaculée Conception, de la Maternité divine et de la virginité perpétuelle. Ensuite, la différence entre l’expression « a été élevée » (qui est une forme passive) et l’expression du Credo pour le départ du Christ (« est monté au ciel ») montre que l’Assomption de la Vierge ne doit pas être confondue avec l’Ascension du Christ. Notons bien que la formule finale (« élevée en corps et en âme à la gloire céleste »), n’indique pas un changement de lieu mais plutôt une transformation du corps de Marie et le passage de son être tout entier à la condition « glorieuse » par laquelle elle est unie au corps glorieux de son Fils. Enfin, dans sa présentation du dogme, Pie XII n’argumente pas directement à partir de l’Ecriture, mais invoque celle-ci à travers la tradition et à la lumière du lien qui unit Marie à son Fils.

Alors, pourquoi les orthodoxes et les protestants n’ont-ils pas sauté de joie à la proclamation du dogme de l’Assomption ? Les orthodoxes n’ignorent pas le mot « Assomption », mais ils parlent plus de « Dormition ». Ils croient à peu près la même chose que les catholiques mais ils estiment qu’il n’y avait aucune urgence à définir un tel dogme, surtout en décidant sans consultation des autres Eglises.

Les protestants sont plus radicaux : l’absence de fondement dans l’Ecriture sainte est pour eux un obstacle majeur. Un tel dogme est plus, à leurs yeux, le fruit de la piété que de la théologie. Il faut donc se garder de toute enflure sentimentale : Marie est du côté des hommes sauvés et non du Dieu sauveur. Il ne faut pas arracher Marie à la condition de tous les êtres humains.

Pour dépasser les controverses séculaires, il nous faut repartir de l’affirmation du Credo sur « la résurrection de la chair ». La chair désigne ici la personne dans son unité et son intégrité, avec son âme, son esprit et son corps.

Le Christ est ressuscité et sa résurrection est le fondement de notre espérance : nous ressusciterons nous aussi par la grâce de Dieu. L’Assomption signifie alors que cette espérance est accomplie pour Marie. Dieu l’a fait bénéficier de la « résurrection de la chair » en l’élevant avec son corps et son âme à la gloire du ciel. Elle a profité, sans connaître la corruption du tombeau, de ce qui est promis à tout croyant. Il ne faut donc pas séparer le destin de Marie de celui de tous les saints. Ce qui lui est arrivé par anticipation arrivera à tous les croyants.

C’est pourquoi [le Concile] Vatican II célèbre Marie comme la figure de notre espérance : « De même qu’au ciel la Mère de Jésus, déjà glorifiée corps et âme, représente l’image et les prémices de l’Eglise qui doit connaître son achèvement dans le siècle à venir, de même sur cette terre, jusqu’à ce que vienne le jour du Seigneur, elle brille comme un signe d’espérance assurée et de consolation devant le Peuple de Dieu en marche » (Lumen gentium 68).

Les catholiques et les protestants arriveront-ils un jour à se réconcilier sur le sujet ?

La proposition du groupe des Dombes est la suivante : comme ce dogme a été fixé après la séparation, on ne demanderait pas aux protestants de l’accepter formellement. Mais en retour, ils devraient reconnaître, dans cette formulation de la foi catholique, « une conséquence libre et légitime d’une réflexion de la conscience catholique sur la cohérence de la foi ».

Interview réalisée par

Edouard K. Samboé

Lefaso.net

Source : lefaso.net

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