Assemblée nationale : L’état de la Nation selon « saint Paul »

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Au terme d’un discours d’environ 3 heures d’horloge, le Premier ministre, Paul Kaba Thiéba, a présenté au Parlement la situation de la Nation lors d’une séance plénière le «Grand Vendredi» 14 avril 2017. Alors que la communauté chrétienne s’apprêtait à célébrer l’agneau immolé, le chef du gouvernement portait sa croix devant les députés pour défendre les actions de son équipe. « Le Burkina Faso est en marche, il se porte de mieux en mieux, le pays redémarre, Burkina Faso is back », ces phrases revenaient comme un leitmotiv. Pour étayer ses déclarations, il n’a cessé de pointer du doigt le taux de croissance du Produit intérieur brut (PIB) réel, qui est de 6,2% en 2016, et celui de 7,8% projeté en 2017. Selon lui, les «faits sont têtus», n’en déplaise à ceux qui sont tentés par la sinistrose. Qu’à cela ne tienne, ce grand oral a été diversement apprécié par les élus nationaux.

En ce vendredi saint, les esprits étaient déjà à la fête, celle de l’agneau immolé. Comment faire pour donner la joie aux siens en cette période de vaches maigres ? se demandait plus d’un. Mais au sommet de l’Etat, la préoccupation est tout autre : comment justifier les actions du gouvernement face aux nombreuses attentes des citoyens? Ainsi pour la deuxième fois, le Premier ministre, Paul Kaba Thiéba, était face à la Représentation nationale pour exposer la situation de la Nation. Pour ce grand rendez-vous républicain respecté conformément aux exigences de la Constitution, le Parlement était surbooké. En plus des députés, il y avait, entre autres, le corps diplomatique, les membres du gouvernement, des représentants d’OSC sans oublier des militants du parti au pouvoir qui ne voulaient pas se laisser conter un tel événement. Conséquence : une dizaine de reporters étaient obligés de garder la station debout avec tout ce que cela comportait comme difficultés dans les prises de notes. C’est dans ce décor que le chef du gouvernement prendra la parole à 10h 22mn.

Dans un débit lent, partagé entre la nécessité de se coller au papier et la volonté de s’en détacher pour donner l’impression de maîtriser son sujet, le chef de l’exécutif burkinabè a, durant environ trois heures de temps, fait une radioscopie de la vie de la Nation. Il a débuté son propos par une des questions majeures du moment ; celle de la recrudescence des attaques terroristes dont le Faso a été victime en 2016. Après avoir exprimé la solidarité et la compassion du gouvernement aux familles endeuillées, il a mentionné qu’au-delà de l’émotion et de la douleur, cette guerre imposée vient raviver le patriotisme, le sens du sacrifice et la détermination à ne rien céder aux terroristes. «Nous n’avons pas peur de nos ennemis et nous sommes déterminés à nous battre pour préserver ce qui nous est cher, la liberté, la démocratie et notre souveraineté», a-t-il signifié. Et d’ajouter que le Burkina Faso est en marche, qu’il se porte de mieux en mieux après les graves crises socio-politiques de 2014 et 2015. Il se fonde sur le taux de croissance de l’économie nationale qui est de 6,2% en 2016 malgré la conjoncture financière difficile. Paul Kaba Thiéba en veut pour preuve aussi l’éligibilité du pays au second compact du Millenium challenge corporation (MCC) en 2016, ce qui témoigne de la crédibilité retrouvée et des efforts fournis par le gouvernement et l’ensemble du peuple. Le pays redémarre, a-t-il souligné, car il y a eu également la conception et le début de la mise en œuvre du Plan national de développement économique et social (PNDES) qui est «notre boussole et notre espérance pour mettre fin à la pauvreté et aux inégalités (…) ».

En évoquant les réalisations dans le domaine de la santé, le Premier ministre a précisé qu’en 2016, 59 nouveaux Centres de santé et de promotion sociale (CSPS) ont été construits, portant leur nombre total à 1767 ; ce qui a le mérite de rapprocher les centres sanitaires des populations. La distance moyenne à parcourir par les patients pour s’y rendre est de 6,1 km contre 6,8 km en 2015. De plus, 48 CSPS de chefs-lieux de communes ont été transformés en Centres médicaux, et 257 réhabilités. En matière de perspectives, les actions du gouvernement pour 2017 consistent à : poursuivre l’amélioration de la qualité et l’augmentation de la quantité de l’offre des services de santé ; mettre à la disposition des centres de santé des ressources humaines et des infrastructures aux normes internationales, entre autres.

Paul Kaba Thiéba s’est par ailleurs exprimé sur la politique de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur, de la formation professionnelle, de l’approvisionnement en eau potable, de l’assainissement, de la promotion de la femme, du sport, pour ne citer que ces aspects. Il a clos son intervention en prenant un engagement : « A court terme, à titre de réponse d’urgence, je m’engage, dans les semaines à venir, à mettre en place un programme spécial en faveur des jeunes et des femmes. Doté de cinq milliards de FCFA, ce programme permettra de financer très rapidement les initiatives économiques», a-t-il conclu sous un tonnerre d’applaudissements. Il était 12h 58.

Aucun Burkinabè ne peut remettre en cause le modèle économique et social du Président Kaboré

Après une suspension de 30 minutes, la plénière a repris avec la série de questions des différents groupes parlementaires. Le chef du gouvernement a classé ces questions en deux ordres : politique et technique. Le sujet choisi pour débuter la série de réponses a été le PNDES. « Aucun Burkinabè ne peut remettre en cause le modèle économique et social du président Roch Kaboré. A moins de ne pas être honnête. C’est la voie la plus réaliste, la plus courageuse pour sortir le pays de la pauvreté. Quand nous avons rencontré la Banque mondiale, elle a dit que le document est inattaquable », a soutenu le premier ministre.

Quant à l’assertion selon laquelle l’argent ne circule plus, Paul Kaba dit de qui elle découle : «Ce sont les nostalgiques de l’ancien système ». Pour lui, l’argent circulait à cause de la corruption. Et de poursuivre que si certains s’en plaignent de nos jours, c’est parce que le gouvernement essaie d’assainir l’économie en injectant l’argent dans les circuits normaux. Concernant l’avenir du franc CFA, il a estimé que c’est une question compliquée qui ne doit pas être discutée en public. Il reste convaincu que le plus important n’est pas la question monétaire mais les réformes structurelles. «Au Burkina, nous avons beaucoup plus à faire que de nous attaquer à la monnaie. Cette question est secondaire. Il faut mettre en œuvre des réformes qui vont permettre d’accroître la productivité agricole, la compétitivité de l’économie».

Ne tombez pas dans la sinistrose

Fait partie des préoccupations soulevées, la question de la réconciliation nationale. Le chef de l’exécutif a estimé qu’il y a un préalable : «La vérité, la justice et la réconciliation. C’est le chemin. Il faut que justice soit rendue. C’est un préalable pour la réconciliation. Rassembler les Burkinabè c’est notre devoir et nous nous y attelons».

Face aux députés, le responsable du gouvernement a reconnu officiellement les groupes d’autodéfense : les koglweogo. «Ce sont des groupes d’autodéfense qui se sont constitués pour faire face à des préoccupations objectives. Nous les avons reconnus et avons pris la résolution de les encadrer. Chaque fois qu’il y aura un délit, qu’ils transgresseront une loi, ils seront traduits en justice pour répondre de leurs actes. Force doit rester à la loi. Et ce sont les forces républicaines qui doivent assurer le pouvoir d’Etat ».

Sur les fonds communs qui sont à l’origine des grognes de certains syndicats, Paul Kaba Thiéba n’a pas souhaité se prononcer. Il s’est contenté d’affirmer qu’il y a au Burkina 21 fonds communs qui coûtent 34 milliards de francs CFA aux contribuables sans aucune autre mention.

Par rapport à l’éducation, le PM voit une sorte de dérives. «On s’est focalisé sur l’enseignement général et on a abandonné celui technique. L’éducation n’est pas adaptée à la politique économique du pays. C’est un enjeu national et, au-delà de nos divergences, on devrait être d’accord sur cette question ». C’est en substance les réponses du PM aux préoccupations des députés. Avant de quitter l’hémicycle il a rassuré la représentation nationale : «Ne tombez pas dans la sinistrose. Ailleurs l’herbe n’est pas plus verte qu’au Burkina. Nous avons un pays merveilleux ».

Abdoul Karim Sawadogo
Lévi Constantin Konfé
Aboubacar Dermé

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Encadré 1

Contre-discours de Salif Diallo

«L’année 2016 n’a pas été une année perdue. Personne n’est en prison pour ses opinions. Ceux qui sont en prison y sont pour leurs hauts faits. Nos collaborations avec l’opposition et les organisations de la société civile sont empreintes de civilités et de respect de la loi. La justice fait son chemin. Quand le premier ministre dit nos ennemis, c’est un lapsus. Ce sont nos adversaires.

Les attentes sont fortes. 46% de la population vivent au-dessous du seuil de pauvreté. Il ne faut pas balayer du revers de la main les critiques de l’opposition. Elle non plus ne doit pas peindre tout en noir. La cherté de la vie est toujours là à cause des spéculateurs, de ceux qui ne respectent pas la loi et des effets de la mondialisation. Nous saluons le sens du dialogue du gouvernement. Mais il ne doit pas reculer quand les syndicats haussent le ton. Le gouvernement ne doit pas continuer à consacrer 94% du budget au fonctionnement de l’administration.

Quand aux fonds communs, Monsieur le Premier ministre, il faut réparer cette injustice. Un seul ministère ne peut pas accaparer plus de 90% des fonds communs.

Il faut aussi une réforme de la grève. Elle est un acquis ; mais elle doit être organisée. On ne peut pas tolérer que des grévistes empêchent ceux qui ne sont pas en grève de travailler.

Les lourdeurs bureaucratiques persistent dans la passation de la commande publique. Si on continue à ce rythme, les écoles en paillote ne seront pas absorbées d’ici la fin du quinquennat. Prenez en compte les réalités du terrain et allez vite. Trop de lourdeurs bureaucratiques génèrent la corruption.

Pour le Sahel, il faut vite mettre en place un plan d’urgence économique et social, car la situation est précaire.

Vous êtes sur le bon chemin, vous avez de bonnes intentions. De votre route il y a des cailloux qu’il faut enlever. Monsieur le Premier ministre, donnez des délais à vos services. Sinon si vous revenez la prochaine fois, l’hémicycle risque d’être étroit pour vous. Pour ce qui est des fonds que vous allez débloquer pour les jeunes et les femmes les semaines prochaines, faites en sorte que l’argent ne soit pas destiné à des militants d’un parti politique.

La réconciliation ne doit pas être une manœuvre politique. Il faut éviter de prôner la réconciliation et avoir un poignard dans le dos ».

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Encadré 2

Juliette Bonkoungou, député CDP

«Quand vous héritez de quelque chose, c’est dans l’actif comme dans le passif»

Quand le Premier ministre parle d’héritage, il est partagé avec le MPP. Quand vous héritez de quelque chose c’est dans l’actif comme dans le passif. C’est à vous de travailler à résoudre les problèmes. On ne peut pas chaque fois se retrancher derrière l’héritage, le bouc émissaire pour se justifier. Qu’il nous parle de l’héritage commun au CDP et au MPP. Les barrages de Ziga, de Samandéni et les routes dont il a parlé, ce sont ceux qui sont partis qui les ont réalisés. S’ils considèrent ce qui est bien comme pour eux, ils doivent aussi assumer ce qui n’est pas bien. C’est ainsi l’Etat.

Marie Rose Romé Sawadogo/Ouédraogo, députée ADF/RDA

«Est-ce que nous sommes dans le même pays » ?

J’ai écouté avec une extrême attention le discours sur la situation de la Nation, par moments, je me suis même pincée pour me rendre compte que je ne rêvais pas. En l’écoutant je me suis demandée si nous nous trouvions dans le même pays parce que je reviens d’une tournée de dix jours dans les communes et les villages du Yatenga ; où la lecture des populations est tout autre, la gratuité des soins est un leurre, les routes sont impraticables, la vie est de plus en plus chère, les prix des produits de première nécessité ne font que grimper, les barrages là-bas sont secs, mais malgré tout cela, on nous dit que le Burkina Faso va de mieux en mieux. Sur quelle base donc le Premier ministre s’est fondé pour affirmer aussi sereinement que le pays va de l’avant ? Les statistiques ne permettent pas de connaître le vécu des populations, il faut les rencontrer, les écouter pour savoir ce qu’elles vivent réellement. Nous sommes certains que le pays a des besoins immenses, mais je ne pourrais pas être de mauvaise foi en disant que des efforts n’ont pas été faits, même s’il ne faut pas minimiser non plus l’étendue des problèmes ; ce sont des problèmes que l’on ne peut pas balayer du revers de la main.

Alexandre Sankara, député UNIR/PS

«Je crois que c’est un discours objectif »

Le Premier ministre a dit ce qu’ils ont pu faire durant l’année 2016, il a indiqué ce que son gouvernement n’a pu faire, pourquoi ils n’ont pu le faire et ce qu’ils vont faire, donc je crois que c’est un discours objectif. Il a annoncé des perspectives pour 2017 et 2018, des perspectives qui sont conditionnées à la stabilité, que ce soit sur le plan de la sécurité ou au niveau de l’administration publique avec les négociations qui se mènent avec les partenaires sociaux. Il faut qu’on soit confiant pour pouvoir vivre, cette confiance doit être aussi nourrie pas la volonté du gouvernement de sortir notre pays de la situation dans laquelle il se trouve.

Bissiri Joseph Sirima, député MPP

« Ce sont des chiffres parlants »

C’est véritablement un point détaillé pour ceux et celles qui passent le temps à dire que le gouvernement ne fait rien. Ces personnes ont été servies dans les détails, le Premier ministre a passé en revue tous les secteurs d’activités, les réalisations qui ont été faites, et ce sont des chiffres parlants, ce n’est pas seulement un discours, il a montré ce qui a été fait et ce qui reste à faire. Je pense que véritablement on peut féliciter le gouvernement, vraiment nous avançons dans le sens du développement souhaité par le président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré, à travers son programme. Le PNDES, qui reflète aussi ce programme, se déroule normalement et nous pourrons atteindre les objectifs fixés.

Zilma François Bacye, député NAFA

« Le Burkinabè ne mange pas les indicateurs macro-économiques »

Ce discours est en deçà de ce que j’espérais pour la simple raison qu’en réalité le Burkinabè ne mange pas les indicateurs macro-économiques, il mange ce qui se trouve dans son assiette, ce qui se trouve dans son vécu quotidien et si le Premier ministre a dit que tout marche, nous assistons à une flambée des prix des produits de première nécessité, il y a une grogne sociale, nous n’avons pas de bonnes routes, l’insécurité est là. Pour moi, c’est le chef du gouvernement seul qui sait pourquoi il a dit que le pays se porte bien. Moi, citoyen lambda, je pense qu’on a beaucoup de choses à faire, je ne dis pas qu’ils n’ont pas travaillé, mais c’est se moquer du peuple burkinabè que de dire que tout va bien.

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